Un dîner avec la lieutenante-gouverneure de l'Î.-P.É.

La Banque des fermiers de Rustico a mis les petits plats dans les grands, le 7 août dernier, pour accueillir Antoinette Perry. À l'occasion d'un repas acadien où elle était invitée, la lieutenante-gouverneure de l’Île-du-Prince-Édouard a reçu une couverture en laine aux couleurs du drapeau acadien, tissée à l’occasion du trois-centième anniversaire de la présence française à l’Île. Récit.

________________

Laurent Rigaux

Initiative de journalisme local  –  APF – Atlantique

La table est dressée à l’étage de la Banque des fermiers, monument historique bien connu de la province, en respectant scrupuleusement la distanciation physique des convives. Le menu imprimé annonce la couleur : la cuisine sera bleu, blanc, rouge et or. Antoinette Perry arrive et s’installe pour ce dîner acadien organisé en son honneur. L’occasion de parler avec la lieutenante-gouverneure de sujets qui lui  tiennent à coeur : la cuisine, évidemment, l’Acadie et la francophonie.

«Le fricot, le pot-en-pot, c’est rien de raccourci !»

«Oh! vous mettez de la mélasse avec les crêpes À Tignish, on n’en met pas», s’exclame Antoinette Perry en voyant Arnold Smith, président des amis de la Banque des fermiers, à l’origine du repas, arroser copieusement sa crêpe de pommes de terre de sirop sucré. Si vous doutiez qu’on puisse parler pendant un quart d’heure de toutes les formes de crêpes râpées, soyez rassuré. «Mon père, il ajoutait un oeuf», poursuit la lieutenante-gouverneure. La discussion s’emballe sur la «rappie pie» de Nouvelle-Écosse et sur les ployes (met du Madawaska, au Nouveau-Brunswick), «comme des crêpes bretonnes», assure Antoinette Perry.

Elle salive en voyant arriver le pain de maïs et est intarissable sur la préparation du pâté à la viande de son enfance : «On utilisait de vieilles poules, plus “goûtues”. Les poulets de maintenant, c’est pas le même goût.» Arnold Smith détaille chaque plat, dont le fameux fricot, préparé dans la cuisine moderne de la Banque des fermiers, mais en utilisant des ustensiles rustiques. La cuisine acadienne est, pour Antoinette Perry, savoureuse, simple - «On n’avait pas le temps de faire des choses compliquées» - mais surtout lente : «On lui donnait le temps de bien cuire. Le fricot, le pot-en-pot, c’est rien de raccourci!»

 Du français dans tous ses discours

La lieutenante-gouverneure raconte des anecdotes de la vie acadienne à Rustico, où vivait une partie de sa famille. Le pommier dehors lui rappelle les tartes de sa mère. Son oncle officiait à l’église toute proche. Elle discute volontiers de son rôle, méconnu :  «Aucune loi ne peut passer sans ma signature», affirme-t-elle avec force. La maison où elle réside, à proximité du parc Victoria à Charlottetown, se visite habituellement, mais pas cette année, COVID-19 oblige. «L’an passé, il n’y a eu que cinq Insulaires parmi tous les visiteurs», regrette-t-elle. 

Ses racines acadiennes se retrouvent jusque dans ses armoiries. L’étoile de l’Acadie est présente dans le bec du geai bleu qui trône au sommet. Au cours de sa carrière de 32 ans comme enseignante à Tignish, elle a toujours eu à coeur de faire perdurer l’usage du français à l’Île. «Dans les années 1960 à 1980, on avait presque perdu la langue», rappelle-t-elle.

Elle évoque avec passion sa mère, qui a frappé à toutes les portes du village afin de trouver des gens pour l’ouverture de la première classe d’immersion, en 1979. «Aujourd’hui, je mets du français dans tous mes discours en anglais, insiste-t-elle. Il y a des élèves en immersion dans presque chaque école de la province. Ils peuvent comprendre un bout de ce que je dis.»

L’éducation comme solution aux conflits 

À ses yeux, la fierté acadienne a fait un bond en avant lors du Congrès mondial en 2019. «On était quand même traité comme des petits chiens, lance-t-elle en référence à son enfance. Ce n’était pas ‘cool’ de montrer ses origines.» Les discriminations relevaient, et relèvent toujours selon elle, d'un manque d’éducation. La peur de l’inconnu, la religion, les orientations politiques familiales, autant de prismes à l’origine de conflits.

«Il faut être informé, ouvrir l’esprit des gens, enlever les oeillères», plaide Antoinette Perry au moment du dessert, un gâteau à la mélasse et au gingembre. Elle évoque le rôle important joué par l’historien de l’Île, Georges Arsenault, «si connaisseur», «comme un frère» et confie un de ses rêves : voyager dans le nord de la France accompagné du spécialiste de l’histoire acadienne.

Ce dîner est surtout l’occasion d'offrir à la représentante de la reine une large couverture en laine, tissée par MacAuland’s à Bloomfield, dans l’ouest de l’Île, le dernier tisseur traditionnel à l’est du Québec. Aux couleurs de l’Acadie, la pièce est pour le moment fabriquée à 17 exemplaires, des commandes supplémentaires étant prévues si la demande suit. Mais avec seulement 40 visiteurs depuis le début de l’été, la Banque des fermiers subit pour le moment une baisse de fréquentation de 95 %.

Le temps d’une dernière photo avec les étudiants, tous francophones, qui travaillent sur place pendant l’été, Antoinette Perry est sur le départ. Le temps de nous rappeler qu’elle est lieutenante-gouverneure, avec un e, même si la fonction s’écrit au masculin.

-30-

PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

Perry 6 - oeillère : «Il faut être informé, ouvrir l’esprit des gens, enlever les oeillères, plaide Antoinette Perry, qui met un point d’honneur à parler en français dans tous ses discours protocolaires, même ceux en anglais.

Perry 12 - couverture : Antoinette Perry reçoit un exemplaire de la couverture en laine tissée, aux couleurs de l’Acadie, réalisée à l’occasion du trois-centième anniversaire de la présence française à l’Île. 

  • Nombre de fichiers 3
  • Date de création 10 août, 2020
  • Dernière mise à jour 10 août, 2020
error: Contenu protégé, veuillez télécharger l\'article