Santé mentale en français : «Quand les communautés se mobilisent, ça donne des résultats»

Article 1/2 de la série

Le manque de psychologues est un problème criant à l’Île-du-Prince-Édouard. Quelques dizaines sont répertoriés, pour une population avoisinant les 160 000 habitants. Ceux parlant français se comptent sur les doigts d’une main. Pour que les investissements soient faits, les communautés francophones doivent se mobiliser.

_______________

Laurent Rigaux

Initiative de journalisme local - APF - Atlantique

À l’Île, 53 psychologues sont enregistrés, dont 20 en pratique privée, d’après les chiffres du PEI Psychologists Registration Board. De ces 20 derniers, trois sont identifiés comme bilingues dans l’annuaire publié par le Réseau Santé en français de l’Î.-P.-É.*.

L’Île n’est pas un cas isolé. Il manque de ressources «partout au pays» selon Jacinthe Savard, professeure agrégée à l’Université d’Ottawa et membre du Groupe de recherche sur la formation et les pratiques en santé et service social en contexte francophone minoritaire. «Les services en santé mentale n’ont pas été financés depuis longtemps, les gouvernements commencent à se réveiller», affirme l’universitaire, par ailleurs titulaire d’une chaire de recherche sur la santé de la population francophone de l’Ontario.

Une liste d’attente d’un an et demi

Au sommet d’une petite colline, à l’est de Charlottetown, Caroline Leblanc dirige le Serene View Ranch, où elle propose des soins basés sur l’interaction avec les chevaux. Elle est l’une de ces psychologues qui ont fait le choix de s’afficher comme bilingue. Elle ne mâche pas ses mots en évoquant la situation de la santé mentale dans la province et parle de «désastre».

Chez elle, ils sont quatre psychologues travaillant à temps plein. Pourtant, la liste d’attente est d’un an et demi. Elle ne prend plus de clients elle-même, étant en préretraite.

La pénurie de praticiens francophones résulte, selon Caroline Leblanc, de l’absence de formation sur place. Alors qu’un doctorat est aujourd’hui requis pour exercer en tant que psychologue, «il n’y en avait aucun en français pendant longtemps dans les Maritimes».

Aujourd’hui, l’Université de Moncton est la seule à en proposer à l’est du Québec. «Le gouvernement essaie de recruter, mais ce n’est pas facile, reconnaît la psychologue. Les gens quittent l’île pour se former et ne reviennent pas.» Un avis partagé par Jacinthe Savard : «Sans formation sur place, c’est plus difficile.» Elle cite en exemple l’Université du Québec à Chicoutimi, qui a ouvert un programme de doctorat en psychologie. «Mais c’est une formation longue, on ne peut pas avoir des professionnels du jour au lendemain», prévient-elle.

Que peuvent faire les francophones?

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’accès à des soins en français n’est pas un droit au Canada. «Le statut de langue officielle est fédéral, mais la santé est provinciale», précise Jacinthe Savard.

Elle insiste sur la responsabilité partagée entre anglophones et francophones pour développer l’offre. «Le groupe majoritaire contrôle les services de santé, mais quand les communautés se mobilisent, ça donne des résultats.» Elle évoque en exemple la résidence Le Chez-Nous à Wellington.

Garder la communauté francophone bien vivante serait donc le meilleur moyen de faire venir des psychologues et des médecins spécialisés parlant français. Et il y a encore du chemin à parcourir.

Durant une réunion organisée par le Réseau Santé en français de l’Î.-P.-É.* à Charlottetown, début janvier, un père de famille avait raconté que sa médecin de famille, francophone mais non répertoriée comme telle, avait «découvert» qu’il y avait des habitants parlant français à l’Île.

Alors qu’il n’y a aucun mécanisme à Santé Î.-P.-É.* pour jumeler patients et médecins francophones, Jacinthe Savard promeut une «offre active» de services en français : «Il faut que ce soit une possibilité offerte, avant que le patient ne soit obligé de le demander».

Caroline Leblanc estime pour sa part qu’il y aurait de la place pour plus de psychologues à l’Île «sans inonder le marché». Elle-même en cherchait deux pour son ranch au moment de notre discussion. Pas forcément francophones : «Il faut déjà que ce soit de bons psychologues».

*Le Réseau Santé en Français et le gouvernement de l’Î.-P.-É. n’ont pas répondu à nos demandes d’entrevue.

-30-

Légendes :

Leblanc : Caroline Leblanc possède le Serene View Ranch, où elle propose des soins en santé mentale basés sur l'interaction avec des chevaux. L'équithérapie est une technique reconnue pour les victimes de trauma et de violences. (Crédit : Laurent Rigaux)

Savard : Jacinthe Savard est professeure à l'université d'Ottawa. Elle est membre d'un groupe de recherche sur la santé en contexte linguistique minoritaire. Elle a dirigé la rédaction d'un livre sur la nécessité de mettre en place une offre active en contexte minoritaire. (Crédit : ?)

Bouchard : Louise Bouchard est professeure à l'université d'Ottawa et membre du groupe de recherche sur la santé en contexte linguistique minoritaire. Elle est la coauteure du rapport Profil santé mentale des communautés francophones en situation minoritaire au Canada. (Crédit : ?)

D’autres photos sont disponibles. Communiquez avec La Voix acadienne.

  • Nombre de fichiers 3
  • Date de création 13 février, 2020
  • Dernière mise à jour 13 février, 2020
error: Contenu protégé, veuillez télécharger l\'article