Rites funéraires interdits, le risque d’une seconde vague psychologique

À l’Île-du-Prince-Édouard, la COVID-19 bouleverse les rites funéraires. Les restrictions sur les enterrements liées à la pandémie pèsent sur le travail de deuil des familles privées de cérémonie.

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Marine Ernoult

Initiative de journalisme local - APF – Atlantique

Au chagrin de perdre un proche s’ajoute, en pleine pandémie, le désarroi de ne pas pouvoir organiser des d’obsèques et d’être privé de la possibilité de dire un dernier au revoir au défunt. «C’est difficile de ne pas être en famille, de se retrouver pour se réconforter, se soutenir», confie Marcia Arsenault, dont la tante, Florence Arsenault, est décédée en avril à l'hôpital communautaire d’O’Leary. «Elle a été incinérée. Maintenant, nous attendons un assouplissement des règles pour organiser ses funérailles, peut-être cet été», poursuit-elle.

Pour la famille de Florence Arsenault, le deuil est suspendu, lancinant. «Je n’ai même pas pu la voir une dernière fois», témoigne Marcia Arsenault. Ses deux autres tantes, autorisées à accéder à l’hôpital, lui donnaient des nouvelles quotidiennes par téléphone. «On dirait que la porte reste ouverte, que ça ne sera jamais vraiment fini tant qu’une vraie cérémonie n’aura pas lieu.»  Bernice Arsenault-Noonan, une autre nièce de Florence Arsenault partage ce déchirement. «Notre tante était très croyante et avait planifié tous les détails de ses funérailles, choisi l’église, le curé, raconte-t-elle. Avant de mourir, elle s’inquiétait de savoir comment ça se passerait avec l’épidémie, on la rassurait comme on pouvait.»

«L’impression que ce n’est pas réel»

Les restrictions sanitaires imposées par la province limitent de façon draconienne les rites funéraires. Les règles sont strictes : les salons funéraires ne sont ouverts qu’à la famille proche dans la limite de cinq personnes, toute réception publique est interdite, les funérailles doivent être remises à plus tard, les outils en ligne privilégiés pour offrir des condoléances. Dans les cimetières, les enterrements peuvent réunir au maximum dix proches. Plus question de s’embrasser, de se passer la main dans le dos ou de se serrer dans les bras : ces gestes de réconfort qui viennent naturellement lorsque surgit l’émotion sont proscrits.

Les restrictions en vigueur ont convaincu Zita Arsenault d’attendre pour organiser une cérémonie religieuse en l’honneur de son mari Cédric, décédé le 25 mars dernier. «Ça n’a pas de bon sens, mon mari mérite plus que ça, observe-t-elle. Ce n’est pas juste, comment choisir les proches autorisés à venir aux funérailles.» La veuve évoque notamment ses belles-sœurs, qui n’ont pas pu rendre visite à leur frère avant sa disparition : «Elles ont l’impression que ça n’est pas réel, qu’il n’est pas parti.» Deborah Ummel confirme que les règles actuelles ouvrent de minces espaces pour le deuil. «Accompagner une personne en fin de vie facilite la trajectoire de l’après. Autrement, la douleur peut se prolonger, être plus compliquée à gérer avec un risque de dépression», analyse la psychologue, professeure à l’Université de Sherbrooke.

Peine confinée au silence

Un silence brutal s’est abattu sur la maison de Zita Arsenault après la mort de son époux. «Il n’y a personne chez moi, j’ai l’impression d’être sans amis, sans famille. Je sais que c’est faux, que c’est dû à la pandémie, mais ce n’est pas évident», confie la veuve. En cette période troublée, le deuil est susceptible de passer plus facilement «inaperçu» selon Deborah Ummel. «Alors que le soutien social est essentiel, les gens sont moins disposés à écouter la peine des endeuillés, car ils ont leurs propres préoccupations», explique-t-elle. À ses yeux, le retour à la vie normale, élément-clé pour se reconstruire après la disparition d’un proche, est également compromis dans notre société confinée. «C’est beaucoup plus difficile de voir ses amis, de retourner travailler, de faire des choses qu’on aime.»

L’Alliance canadienne pour le deuil (ACD), dont fait partie Deborah Ummel, s’inquiète des décisions prises pour protéger la population contre le virus qui font passer au second plan l’écoute des voix endeuillées. En plus des 4 700 individus décédés de la COVID-19 au Canada, quelque 50 000 personnes sont mortes d'autres causes depuis le début du confinement. «La pandémie provoque un deuil d’une ampleur sans précédent», insiste la psychologue. L’ACD réclame au gouvernement fédéral d’investir 100 millions de dollars dans les trois prochaines années afin de développer une stratégie nationale et une campagne de sensibilisation. «Pour le moment on ne se sent pas vraiment entendu», regrette Deborah Ummel qui craint une seconde vague psychologique «avec des problèmes de santé mentale sur le long terme».

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PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

Deborah Ummel : En cette période de crise, «les gens sont moins disposés à écouter la peine des endeuillés, car ils ont leurs propres préoccupations», explique la professeure à l’Université de Sherbrooke, Deborah Ummel, psychologue, membre de l'Alliance canadienne pour le deuil.

 

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  • Date de création 15 mai, 2020
  • Dernière mise à jour 15 mai, 2020
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