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Popularité : Jason Kenney et Brian Pallister font les frais de la crise

Un sondage Angus Reid a révélé récemment que deux premiers ministres provinciaux affichaient une cote de popularité à la traîne par rapport à sept de leurs collègues (celui de l’Île-du-Prince-Édouard n’est pas mentionné dans le sondage). Les mauvais élèves sont Jason Kenney, de l’Alberta, qui affiche un taux de 40 % et Brian Pallister, du Manitoba, qui le suit avec 32 %. La différence est notable avec les premiers ministres qui caracolent en tête, soit Bill Horgan (Colombie-Britannique) et François Legault (Québec), tous deux à 64 %.

Inès Lombardo

Initiative de journalisme local – APF - Ouest

Mamadou Ka et Frédéric Boily, respectivement professeurs de sciences politiques à l’Université de Saint-Boniface au Manitoba et au Campus Saint-Jean à Edmonton, dressent le même constat tant pour Jason Kenney que pour Brian Pallister : les deux subissaient déjà les conséquences d’une certaine impopularité avant la pandémie.

Jason Kenney s’était déjà attiré de vives critiques sur le budget albertain de la part de l’opposition. La chute se fait en continu de son côté, d’un taux d’appui de 61 % en juin 2019, il est passé à 40 % en novembre 2020.

Brian Pallister a connu une courbe moins droite que celle de son homologue albertain : parti d’une cote de popularité 53 % en septembre 2016, qui a atteint 34 % en décembre 2017 pour remonter ensuite à 48 % en septembre 2019, au moment de sa réélection (qu’il a remportée avec un score plus bas que lors de son premier mandat). Sa cote n’a fait que baisser depuis pour atteindre 32 % cette année.

L’impact de la crise sur la popularité

Leur gestion de la pandémie a accentué l’insatisfaction et la frustration amorcées avant la crise. « Il y a eu une sorte de laisser-faire de la part du premier ministre Kenney dès le printemps, analyse le professeur Boily. Il aurait dû annoncer rapidement des mesures plus strictes, notamment au niveau du port du masque. Il a agi trop tard. » L’opposition a également dressé ce constat récemment.

En Alberta, la politique du masque n’a pas été menée partout de la même façon, ce qui a été source d’une certaine confusion au sein de la population. De plus, au printemps, le gouvernement provincial envoyait du matériel de protection à d’autres provinces, action que beaucoup ont interprétée comme un manque de clairvoyance.

La même idée ressort du côté du Manitoba. Alors que la province compte parmi celles qui ont les mesures les plus strictes, Mamadou Ka affirme que le premier ministre Brian Pallister a pris les rênes trop tard durant la pandémie. « Pendant la première vague, devant le nombre très faible de cas, le premier ministre a manqué de vision, explique-t-il. Les établissements de soins de longue durée ont été très peu touchés par la crise ici, en comparaison au Québec ou en Ontario. Toutefois, il n’a pas écouté les médecins qui l’avertissaient déjà sur la seconde vague. Résultat : il y a eu une hausse croissante des cas, des hospitalisations et des morts. »

Le fait que Pallister limite également les dépenses dans les soins de santé, alors qu’il demandait au fédéral un transfert de fonds pour ce domaine en septembre dernier, a contribué à diffuser un message contradictoire, selon l’opposition manitobaine.

Les deux politologues expliquent que ces décisions tardives, tant en Alberta qu’au Manitoba, sont dues à une volonté de faire primer l’économie avant tout.

L’économie et la base électorale favorisées

« Le fait de laisser les casinos ouverts et les commerces à 25 % de capacité et ne pas avoir procédé à un confinement d’au moins deux, trois semaines a contribué à entrainer le premier ministre Jason Kenney vers le bas du sondage », selon Frédéric Boily.

Mamadou Ka abonde dans le même sens, du côté manitobain « Brian Pallister s’est empressé de rouvrir l’économie après la première vague, sans avoir planifié les prochains mois. Tout cela, alors que la population et les médecins se montraient inquiets. Au-delà du manque d’écoute, c’est aussi une question d’idéologie. Ici, il s’agit de conservatisme pur. Agir ainsi était une manière pour le premier ministre de satisfaire sa base électorale. »

Pour Mamadou Ka, c’est l’un des points qui distinguent l’Albertain et le Manitobain des autres premiers ministres pris en compte dans le sondage Angus Reid.

« Jason Kenney qui refuse dans un premier temps de critiquer les manifestations anti-masques pour satisfaire une partie de sa base, c’est certain que c’était de la politique, observe-t-il. Les deux ont eu une communication basée sur leur tendance politique. Ils n’ont pas pris la peine d’englober toute la population de leur province respective lors de leurs annonces. »

Sans compter que des impairs ont été commis des deux côtés : Jason Kenney, envers la communauté sud-asiatique, et Brian Pallister, envers la Fédération des Métis du Manitoba (MMF). Ces faits ont renforcé à diviser la population.

Frédéric Boily note de son côté que Jason Kenney a adopté une stratégie de communication consistant à mettre Deena Hinshaw, médecin-hygiéniste en chef de l’Alberta, sous les projecteurs. « Cette stratégie fonctionnait au printemps, mais cet automne, il aurait dû être plus proactif », souligne le professeur. Il fait un effort ces derniers temps. Il se montre davantage et a critiqué récemment une manifestation anti-masques. »

Comme Mamadou Ka, il identifie un autre point à améliorer dans sa communication : le ton employé. « À titre d’exemple, François Legault [au Québec] a adopté un ton paternaliste immédiatement, explique M. Boily. Quand je dis “paternaliste”, c’est dans le sens où il a fait attention d’englober toute la population québécoise. Il a fait preuve de flexibilité, admettant que son “contrat moral” ne fonctionnait pas. Il a une capacité d’adaptation que Jason Kenney n’a pas. L’inflexibilité serait une bonne chose si les cas de COVID-19 n’augmentaient pas en Alberta, mais ce n’est pas le cas. Par conséquent, cette rigidité est perçue comme une insensibilité. »

« Du pain sur la planche »

Selon les deux experts en politique, redresser la cote de popularité relèvera d’une tâche ardue pour les deux premiers ministres.

Frédéric Boily affirme que « pour Jason Kenney, le processus de vaccination pourrait l’aider si tout se déroule sans pépin dans la distribution et que le processus ne tarde pas ».

Mamadou Ka conclut que Brian Pallister « a du pain sur la planche. Sa popularité dépend de la baisse des cas et des hospitalisations au cours de la période suivant les Fêtes. Il a appliqué des mesures de confinement strictes, il faut que ça paie. La population réagit en fonction du résultat, mais Brian Pallister ne peut s’attendre à atteindre les 64 % de François Legault ou de John Horgan. »

En attendant, les Albertains doivent suivre plusieurs mesures de confinement jusqu’au 12 janvier 2021. Au Manitoba, début décembre, un Brian Pallister très ému a annoncé qu’il était « le gars qui vole Noël », en référence aux mesures adoptées pour le temps des Fêtes.

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PHOTOS (toutes de courtoisie)

Le professeur Mamadou Ka. Légende : « Brian Pallister a appliqué des mesures de confinement strictes, il faut que ça paie, mais il ne peut s’attendre à atteindre les 64 % de François Legault ou de John Horgan. »

Le professeur Frédéric Boily. Légende : « Il y a eu une sorte de laisser-faire de la part du premier ministre Kenney dès le printemps. Il aurait dû annoncer rapidement des mesures plus strictes, notamment au niveau du port du masque. Il a agi trop tard. »

Jason Kenney (Courtoisie du gouvernement de l’Alberta).

Brian Pallister (Courtoisie du gouvernement du Manitoba).

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  • Date de création 14 décembre, 2020
  • Dernière mise à jour 14 décembre, 2020
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