«Nous devons passer du conflit à la conversation»

Le premier salon de barbier spécialisé pour personnes noires ouvre à lÎle-du-Prince-Édouard. Mené par un jeune entrepreneur arrivé dans la province il y a six ans, le projet se veut avant tout une aventure sociale et un vecteur démancipation pour la communauté BIPOC*.

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Laurent Rigaux

Initiative de journalisme local – APF – Atlantique

Installé en plein cœur de Charlottetown, sur Victoria Row, Luke Ignace annonce d’emblée la raison d’être de son entreprise : «Ce n’est pas qu’un salon pour personnes noires, dit-il. Homme, femme, enfant, grand-mère, grand-père, tout le monde est bienvenu. Ma job, c’est de couper des cheveux !»

«Je suis là pour un bout de temps»

Le jeune homme originaire d’Haïti va même plus loin en affirmant que l’endroit n’est «pas un salon de barbier», mais un endroit pour rassembler la communauté, notamment BIPOC et urbaine. «Aujourd’hui, il y a beaucoup de conflits qui touchent à la race et je pense que nous devons passer du conflit à la conversation, ajoute-t-il.  Ici, c’est un bon endroit pour se rencontrer et discuter. C’est un lieu où le premier ministre de l’Île-du-Prince-Édouard peut venir en tant que personne et parler avec moi pendant 20 minutes.»

Ouvert depuis le début de septembre, le nouveau barbier a vu défiler une clientèle à l’image de la diversité de l’Île, «des caucasiens, des musulmans, un contrôleur aérien!» Luke Ignace insiste : les Acadiens sont aussi les bienvenus.  Évoquant ses origines haïtiennes, il raconte sa surprise quand en arrivant à l’Île en 2014, il est allé visiter le musée acadien et s’est rendu compte des «similarités culturelles» entre son peuple et la communauté francophone de l’Île. «On a les mêmes couleurs sur notre drapeau et notre devise est en français : "L’union fait la force"». D’ailleurs, le jeune homme parle le créole haïtien qui trouve ses origines dans la langue française, mais possède sa propre grammaire.

Pour la communauté noire de l’Île, ce nouveau salon est un endroit où se réunir. «On n’a pas de lieu où on peut aller pour rigoler aussi fort que l’on veut, écouter notre musique», raconte M. Ignace. Il voit d’ailleurs plus loin. Il évoque l’embauche prochaine d’une femme pour s’occuper des coiffures féminines et son rêve est de créer un salon mobile pour aller à la rencontre de la communauté. «Je suis là pour un bout de temps», confie-t-il.

Plus de diversité dans les associations professionnelles

Luke Ignace a «toujours» coupé des cheveux. Il a commencé à tenir des ciseaux avec son père qui était barbier en Haïti. Il a continué aux Bahamas avant de venir au Canada. Arrivé en 2014 à l’Î.-P.-É., il s’investit depuis dans plusieurs groupes, notamment les Insulaires Urbains, est membre du bureau du Jazz and Blues Festival, a travaillé dans une banque et à l’incubateur de jeunes pousses Zone.

Le manque de produits et de services pour les cheveux des personnes noires est un problème notoire à l’Île, comme l’a rappelé l’association Actions femmes dans son reportage voué aux femmes noires francophones. «Nous avons des méthodes différentes pour couper les cheveux, explique Luke Ignace. Ici, on utilise beaucoup la tondeuse. En Iran, ils ont la technique du filetage. ; À Istanbul, en Turquie, on utilise le feu! Il y a tellement de moyens, cela touche à l’histoire, la culture, la communauté.»

Il souhaite faire bouger les choses au niveau des associations professionnelles pour plus de diversité et d’inclusion. Étant le premier barbier officiellement voué aux cheveux des personnes noires, il évoque les difficultés pour se lancer dans l’aventure de la coiffure et les conditions pour obtenir une licence (il a dû apprendre à faire des couleurs, alors qu'il ne propose pas ce service).

Luke Ignace définit son salon comme un projet social où l’on vient se faire couper les cheveux, mais aussi pour échanger sur les opportunités professionnelles ou artistiques. «Il y a des gens qui m’ont dit que leur vie avait changé en venant ici. Je ne pense pas que ce soit vrai, analyse-t-il. Je pense que leur vie a changé parce qu'ils ont été invités dans une communauté de gens.»

*BIPOC peut être traduit par PANDC en français : personnes autochtones, noires et de couleur. Cet acronyme rassemble les minorités ethniques.

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PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

  1. ou 2. Luke Ignace a ouvert le premier salon de barbier pour les personnes noires. Le lieu se veut un catalyseur pour la communauté BIPOC et urbaine. (Laurent Rigaux)
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  • Date de création 21 septembre, 2020
  • Dernière mise à jour 21 septembre, 2020
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