L’Île-du-Prince-Édouard, la «food island» où les enfants ont faim

À l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.), près d’un enfant sur quatre souffre d’insécurité alimentaire. Derrière ce taux, l’un des plus élevés du pays, se cache une réalité complexe et douloureuse. 

________________

Marine Ernoult 

Initiative de journalisme local - APF - Atlantique

C’est l’île des frigos vides. Celle des produits pas chers et des petits paniers d’épicerie. À l’Î.-P.-É., près de 23% des jeunes de moins de 18 ans sont en situation d’insécurité alimentaire. Autrement dit, ils ne mangent pas à leur faim ou leur nourriture n’est pas équilibrée parce que dans leur foyer, on manque d’argent. «Chaque jour, des parents s’inquiètent et se demandent ‘qu’est-ce que je vais donner à manger à mon enfant ce soir?’», révèle Jennifer Taylor, professeure de nutrition à l’Université de l’Î.-P.-É. (UPEI). Certains sont contraints de remplacer les aliments frais par des produits bon marché et nourrissants, type pépites de poulet.» Des plats transformés gras, trop sucrés et trop salés qui ne satisfont pas les besoins nutritionnels des plus jeunes. «Le pire, c’est lorsque les quantités sont réduites ou que les repas sont sautés», alerte la chercheuse.

En 2019, les banques alimentaires de l’Î.-P.-É. ont nourri environ 15 000 enfants. «Ils sont aussi bien à la campagne qu’en ville, commente Mike MacDonald, le directeur général de l’association qui regroupe les six banques de la province. Ils viennent souvent de familles monoparentales et nombreuses.» Le responsable est conscient qu’une part de la population se tient en marge de la distribution alimentaire. Par isolement, par manque d'information ou par pudeur, les gens n’osent pas demander de l’aide.

«L’alimentation est une variable d’ajustement»

Hannah Bell, membre du Comité spécial sur la pauvreté, institué par le gouvernement de l’Î.-P.-E., devine, elle aussi, que ces enfants vivent dans une grande précarité. «Beaucoup sont élevés par des mères seules. Des travailleuses pauvres qui cumulent emplois saisonniers, travail à temps partiel et bas salaires, assure l’élue des Verts au parlement provincial. Elles n’ont ni le temps ni l’argent pour cuisiner.» Jennifer Taylor évoque également des parents, handicapés ou au chômage qui vivent grâce au programme d’aide sociale. «N’importe quel foyer peut s’enfoncer dans la pauvreté et être touché par l’insécurité alimentaire», résume la professeure de UPEI. 

Les insulaires qui perçoivent le salaire minimum (12,25$/heure) ont un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté (30,000$/an). Ils se retrouvent piégés par la hausse du coût du logement et de l’alimentation. «Ces gens ont un emploi salarié,  une maison, une voiture mais ont besoin d’aide pour se nourrir car leurs revenus sont trop faibles pour survivre», reprend Mike MacDonald. «Les familles rognent de plus en plus leur budget alimentation, c’est une dépense élastique», ajoute Jennifer Taylor.

Exclusion sociale 

Les jeunes victimes d’insécurité alimentaire développent des troubles psychiques tels que l’anxiété et la dépression. «Ils comprennent qu’ils sont pauvres et se sentent exclus», analyse Jennifer Taylor. Leur santé physique peut être aussi affectée avec l’apparition de maladies chroniques, qu’il s’agisse du diabète ou de maladies cardio-vasculaires. La malnutrition a par ailleurs des impacts sur les performances scolaires des élèves, leurs capacités d’apprentissage et d’attention.

Pour éviter que des enfants n’arrivent en classe le ventre vide, des bénévoles distribuent chaque semaine 24 000 déjeuners gratuits dans les écoles de l’île. Le gouvernement provincial a lancé en janvier 2020 un projet-pilote : des lunchs sains à 5$. Un montant qui ne convainc pas. «C’est moins que ce que des parents en difficulté paieraient en temps normal pour le lunch de leurs enfants», observe Jennyfer Taylor. «Ça devrait être gratuit !», lance Mary Boyd du Centre MacKillop pour la justice sociale et co-auteure d'un rapport sur la pauvreté des enfants et des familles à l’Î.-P.-É.  «Pourquoi faire un projet-pilote quand on sait que c’est nécessaire?», s’interroge-t-elle. 

Selon les experts, tous les leviers doivent être activés pour éradiquer le fléau : améliorer les politiques de santé publique, augmenter les salaires et les prestations d’aide sociale, soutenir les programmes alimentaires communautaires. «Il faut repenser le système pour qu’il cesse d’être punitif, insiste Hannah Bell. Arrêtons de stigmatiser les pauvres, en leur disant ‘c’est de votre faute, vous êtes paresseux’.» À long terme, l’élue des Verts propose la mise en place d'un revenu minimum garanti. 

«S’attaquer aux racines de la pauvreté»

Pour Jennifer Taylor, le vrai défi, c’est de sortir du modèle de charité qui règne à l’île. «Les insulaires donnent beaucoup aux organisations caritatives, mais ça ne change rien, affirme-t-elle. La charité ne s’attaque pas aux racines de la pauvreté. La générosité privée doit venir en appui des politiques publiques de solidarité.» À ses  yeux, l’adoption d’une stratégie provinciale de réduction de la pauvreté en 2018 est un premier pas dans la bonne direction. 

-30 - 

  • Nombre de fichiers 1
  • Date de création 31 janvier, 2020
  • Dernière mise à jour 31 janvier, 2020
error: Contenu protégé, veuillez télécharger l\'article