La vie marine subit de plein fouet les changements climatiques

Le golfe du Saint-Laurent  est en pleine mutation. Le riche écosystème marin subit une diminution continue des niveaux d’oxygène et une hausse des températures, deux phénomènes qui ont des effets sur sa biodiversité. La faune marine change et les espèces se répartissent différemment.

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Marine Ernoult

Initiative de journalisme local – APF – Atlantique

Lentement mais sûrement, les eaux du golfe du Saint-Laurent se réchauffent. (voir l’article Des eaux plus chaudes et moins de glace : le golfe change) La faune marine en subit les conséquences et des bouleversements sont déjà visibles. «Ces variations de température affectent toutes les espèces, leur population et leur répartition», confirme Dominique Robert, professeur en écologie halieutique à l’Institut des sciences de la mer de l’Université du Québec à Rimouski. Le homard, par exemple, est de plus en plus présent. «Son aire de distribution se déplace vers le nord», explique Denis Chabot, chercheur en écophysiologie pour Pêches et Océans Canada. À la faveur des courants chauds, d’autres visiteurs inhabituels comme le thon rouge font leur incursion dans les eaux du golfe.

Du côté des cétacés, le réchauffement semble favoriser les baleines noires, avec tous les défis que cela comporte pour la gestion des pêches et de la navigation. Cette espèce à la limite de l’extinction est en effet particulièrement vulnérable aux activités humaines. Pour le béluga, d’origine arctique, la hausse des températures semble au contraire constituer un obstacle supplémentaire à son rétablissement. Le manque de glace pourrait aussi avoir des impacts sur la reproduction des phoques du Groenland, dont certains viennent mettre bas au nord de l’Île-du-Prince-Édouard.

Le sébaste est partout

Quant au fameux crabe des neiges, il pourrait voir son aire de distribution se réduire. «Le réchauffement de la couche d’eau comprise entre 45 et 75 mètres de profondeur, dû au manque de glace hivernale, risque de lui porter préjudice car c’est là que se développent les jeunes crabes, rapporte Dominique Robert. Surtout que les hivers sans glace deviendront probablement la norme.»

Si certaines espèces déclinent, d’autres profitent de ces eaux plus chaudes. C’est le cas du sébaste, un poisson de fond qui avait pratiquement disparu il y a 20 ans à cause de la surpêche et qui envahit aujourd’hui le golfe. «En 2019, on a fait des échantillons avec un chalut, 90 % de la biomasse qu’on a capturée, c’était du sébaste. C’est plus que ce qu’on a jamais vu. À long terme, ça pourrait perturber l’équilibre de l’écosystème», avertit Denis Chabot.

Ce retour du sébaste pourrait expliquer en partie la chute des stocks de crevettes nordiques, qui constituent des proies de choix pour ce «poisson rouge». Le déclin de la crevette affecte aussi les petits poissons comme le hareng, le lançon ou le capelan qui s’en nourrissent. «Dès qu’une espèce est fragilisée par des changements environnementaux, il y a des impacts sur toute la chaîne alimentaire avec des effets en cascade sur les proies et les prédateurs», souligne Denis Chabot.

Crainte de désert écologique

La diminution de la quantité d’oxygène dissous dans l’eau, composante essentielle pour toute la vie marine, préoccupe également le spécialiste. Dans certaines parties du golfe, c’est comme «au sommet de l’Everest», s’alarme-t-il, tant l’oxygène y est rare. «Mais les poissons sont mieux équipés que nous et certains réussissent à s’adapter, ce n’est donc pas le désert auquel on pourrait s’attendre», poursuit le chercheur.

Cette hypoxie (absence d’oxygène) chasse toutefois des poissons, des mollusques et des crustacés qui ne peuvent survivre dans ces conditions. C’est le cas de la morue. Cette espèce, en voie de disparition dans le golfe, va peut-être devoir migrer plus près des côtes, «vers des eaux moins profondes», précise Dominique Robert.

Les modèles suggèrent que la baisse du niveau d’oxygène se poursuivra au cours des prochaines décennies, selon Gilbert Denis, lui aussi chercheur à Pêches et Océans Canada. «La situation se dégrade et devient de plus en plus critique», révèle-t-il. «À terme, plus aucune espèce ne pourra survivre dans certaines zones, on risque de se retrouver avec des déserts écologiques», ajoute Denis Chabot. Dominique Robert se montre plus optimiste : «Ça concerne des superficies limitées en eau profonde. Autour de l’Î.-P.-É. il n’y a pas ce problème.»

Inquiétudes pour les pêcheurs

Denis Chabot se dit préoccupé pour les années à venir. «Si j’étais pêcheur, je m'inquièterais pour la pêche au flétan du Groenland et aux crevettes nordiques que pourraient faire mes petits-enfants», partage-t-il. Le scientifique assure que Pêches et Océans Canada revoit actuellement ses politiques afin de prendre en compte les changements environnementaux dans l’évaluation des stocks et l’établissement des quotas.

«Ça nous permettra d’avoir des estimations plus robustes, de préserver l’écosystème existant tout en conservant une pêche viable», apprécie-t-il. De son côté, Dominique Robert estime que «nous ne sommes pas dans une situation d’effondrement de l’écosystème». «La biodiversité ne sera pas moindre, mais différente», affirme-t-il. Seule certitude aux yeux des scientifiques, il reste encore beaucoup de travail pour comprendre les mécanismes qui déclenchent, ou pas, l’adaptation des espèces aux changements environnementaux.

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PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

Dominique Robert : Dans le golfe, «les variations de température affectent toutes les espèces, leur population et leur répartition», explique Dominique Robert, professeur en écologie halieutique à l’Institut des sciences de la mer de l’Université du Québec à Rimouski. (courtoisie)

Denis Chabot : «Si j’étais pêcheur, je m’inquièterais pour la pêche au flétan du Groenland et aux crevettes nordiques que pourraient faire mes petits-enfants», partage Denis Chabot, chercheur à Pêches et Océans Canada. (courtoisie)

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  • Date de création 8 février, 2021
  • Dernière mise à jour 8 février, 2021
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