Isolement : les femmes encore plus à contribution

En pleine pandémie de COVID-19, le confinement risque d’amplifier les inégalités au sein des couples à l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.). Tâches domestiques, parentales, soin des proches, les femmes vont devoir endosser de nouvelles charges.

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Marine Ernoult

Initiative de journalisme local - APF – Atlantique

«La crise que nous traversons va renforcer les inégalités existantes dans les couples, prévient Johanna Venturini, directrice générale d'Actions Femmes Î.-P.-É. Les femmes vont devoir assumer de nouvelles charges dans le foyer.» Le confinement devient un vrai casse-tête pour les femmes qui doivent jongler entre leur activité professionnelle, la gestion des enfants, les courses, les repas, le ménage, les lessives.

«Elles doivent planifier la vie familiale qui nécessite encore plus d’organisation que d’habitude, observe la responsable. En face, les hommes attendent souvent qu’on leur dise quoi faire.» En temps normal, les femmes canadiennes en font déjà davantage que leurs conjoints. En 2015, d’après Statistique Canada, elles passaient près d'une heure de plus par jour que les hommes aux tâches ménagères. Elles sont en outre 30% plus nombreuses que leurs conjoints à s’occuper des enfants.

En temps de crise, s’ajoutent les problèmes économiques. «C’est encore plus difficile à gérer dans les ménages en situation de pauvreté ou aux prises avec des difficultés de santé», confirme Laurie Laplanche, directrice adjointe de l'Institut Femmes, Sociétés, Égalité et Équité de l'Université Laval. Un avis partagé par Jillian Kilfoil. «Pour certaines femmes, c’est un défi quotidien de nourrir leurs enfants, elles doivent sortir plusieurs fois par semaine pour faire l’épicerie, car elles n’ont pas assez d’argent pour faire de grosses courses hebdomadaires», s’inquiète la directrice générale du Réseau des femmes de l’Î.-P.-É.

Prendre conscience de la charge mentale

Johanna Venturini s’alarme des conséquences en matière de santé mentale et pointe le risque de syndrome d'épuisement professionnel pour les femmes de l’Île «stressées et fragilisées». «Elles ont aussi le droit de lâcher prise, ce n’est pas grave si elles n’arrivent pas à tout faire», insiste-t-elle.

 

L’autre enjeu, c’est la place accordée aux obligations professionnelles des femmes. Déjà, hors période de crise, elles travaillent environ 1h30 de moins par jour que les hommes, un moment qu’elles consacrent à des fonctions non-rémunérées à la maison (source Statistique Canada). «Avec le confinement, ces fonctions vont augmenter et empiéter encore plus sur leur travail», avertit Johanna Venturini. Pire, selon Jillian Kilfoil, les femmes vont avoir davantage tendance à quitter leur emploi pour s’occuper de la sphère domestique. «À cause des inégalités salariales préexistantes, ce sont souvent elles qui sacrifient leur vie professionnelle», explique-t-elle.

Cette période où personne ne peut s’échapper du foyer ne serait-elle pas le bon moment pour mettre à plat la répartition des tâches ? Johanna Venturini en est persuadée : «Les couples doivent repenser ensemble leur organisation avec des temps égaux pour chacun.»  Avant d’ajouter : «Les hommes prendront ainsi conscience du travail invisible accompli par leur femme.» Mais aux yeux de Jillian Kilfoil, le dialogue n’est pas forcément évident lorsqu’on vit en huis clos : «Ça peut créer encore plus de stress».

Soin des proches  

Certains ménages ont trouvé naturellement leur équilibre. Abigail*, travailleuse sociale, est la seule à télétravailler. Son conjoint vient de perdre son emploi, c’est donc lui qui s’occupe de leur fille de deux ans. «On n’a jamais formellement décidé que les choses se passeraient ainsi, ça s’est fait tout seul, raconte la jeune femme. Je continue à cuisiner, car j’aime ça, on négocie seulement pour le ménage.»

Johanna Venturini rappelle qu’une autre charge, traditionnellement associée aux femmes, ne doit pas être oubliée : les soins apportés aux proches et aux plus vulnérables, enfants et personnes âgées. «Même si le partage des tâches ménagères est équitable, ce sont les femmes qui assument cette charge, surtout quand le système de santé est sous pression», affirme-t-elle. Prendre des nouvelles de la famille, des amis, des voisins, s’assurer de leur bien-être, de petites attentions auxquelles les hommes peuvent aussi penser.

*Le prénom a été modifié à la demande de la personne interrogée

 

 

 

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PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

Johanna Venturini : «La crise que nous traversons va renforcer les inégalités existantes dans les couples», prévient Johanna Venturini, directrice générale d'Actions Femmes Î.-P.-É. Crédit : Courtoisie

Jillian Kilfoil : «À cause des inégalités salariales préexistantes, ce sont souvent les femmes qui sacrifient leur vie professionnelle», explique Jillian Kilfoil. Courtoisie

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  • Date de création 3 avril, 2020
  • Dernière mise à jour 3 avril, 2020
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