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Intervention d’Ottawa au Campus Saint-Jean : un pas dans la bonne direction

Le gouvernement fédéral propose d’investir dans le maintien du Campus Saint-Jean (CSJ) de l’Université de l’Alberta (UAlberta), sous condition d’un engagement financier de la part du gouvernement provincial. Cependant, la dynamique qui anime les acteurs dans ce dossier s’avère complexe et semble peu propice à la conclusion d’une entente favorable prochaine entre les deux paliers gouvernementaux.

Marie-Paule Berthiaume

Initiative de journalisme local – APF - Ouest

Les compressions budgétaires en éducation postsecondaire, annoncées par le gouvernement albertain en février, ont entraîné l’abandon de 77 cours, sur les 410 cours offerts, et 30 personnes ont été mises à pied au CSJ. Selon l’ancienne sénatrice de l'Alberta et ex-doyenne du CSJ, l’honorable Claudette Tardif, des compressions budgétaires additionnelles de 8% sont prévues pour 2020-2021 alors que « la seule institution postsecondaire francophone à l'ouest de Winnipeg » vient, pour la première fois, d’accueillir « plus de mille étudiants ».

L’honorable Claudette Tardif rappelle qu'il n'y a pas eu d'investissement majeur au CSJ depuis presque vingt ans et qu’une injection de 3,7 millions de dollars, pour y rénover les installations électriques et créer des salles de classe virtuelles, est nécessaire. « Je pense que la lettre de la ministre Joly est un pas dans la bonne direction, dit-elle, mais le gouvernement albertain semble adopter une politique obstructionniste. »

Maintenir la pression

La professeure d’histoire au CSJ, Valérie Lapointe-Gagnon, a cosigné une lettre ouverte, en mai dernier, demandant aux gouvernements fédéral et provincial de venir en aide à l’établissement. Selon elle, le gouvernement fédéral doit talonner le gouvernement albertain jusqu’à ce qu’une solution au sous-financement chronique du CSJ soit trouvée.

« Les compétences provinciales en matière d’éducation et celles du gouvernement fédéral en matière de langues officielles doivent trouver un terrain commun afin de sauvegarder l’existence du Campus. En ce moment, personne ne semble vouloir prendre ses responsabilités, mis à part le gouvernement fédéral qui met de l’argent sur la table », observe-t-elle.

Selon Valérie Lapointe-Gagnon, il se peut que le premier ministre albertain, Jason Kenney, s’inspire de ce que son homologue ontarien, Doug Ford, a fait dans le cas de l’Université de l’Ontario français. « Il ne faut pas oublier que le gouvernement conservateur uni a annoncé cet été un investissement de 98 millions de dollars dans les infrastructures postsecondaires pour assurer la relance économique de la province. À ce moment-là, aucun fonds n’a été alloué au Campus, mentionne-t-elle. Il y aurait donc de l’argent disponible, d’où l’importance de maintenir la pression. »

Contexte institutionnel

Mais selon le professeur en sciences politiques au CSJ, Frédéric Boily, la situation au CSJ est différente qu’elle ne l’était pour l’Université de l’Ontario français où il pouvait y avoir une négociation entre l’établissement universitaire et le gouvernement provincial. Dans le cas du CSJ, explique-t-il, les négociations transitent par l'Université de l’Alberta qui subit elle-même des pressions économiques sévères. « Évidemment, on peut toujours dire que le gouvernement [provincial] a une responsabilité, mais on ne la connaît pas encore exactement cette responsabilité parce que l'affaire est en cour », rappelle-t-il.

Le soutien de l’Université de l’Alberta

Selon Frédéric Boily, « il y a trois scénarios de restructuration qui ont été préconisés par l'Université et dans le scénario qui semble être celui qui a l'aval de l'Université, le scénario 2 [b], le Campus continue d'être une institution. »

La responsable des communications stratégiques de l’UAlberta, Hallie Brodie, abonde en ce sens en déclarant que l’Université « s'engage à travailler avec ses partenaires et ses intervenants pour soutenir une programmation francophone durable et florissante ». Elle ajoute cependant que l'établissement travaille à une restructuration académique et administrative qui aura un impact sur toutes ses facultés et unités.

Selon la sénatrice Claudette Tardif, l'UAlberta ne devrait pas traiter Saint-Jean de la même manière que les autres facultés. Elle rapporte que l’entente signée par l'UAlberta et le gouvernement provincial, lors de la vente du CSJ par les pères Oblats dans les années ‘60, stipulait que les acquéreurs allaient continuer à investir dans Saint-Jean pour lui permettre de croître, « ce qu'ils n'ont pas respecté. »

Contexte politique

Tout comme Valérie Lapointe-Gagnon, Frédéric Boily ne croit pas que le climat politique soit propice à une entente provinciale-fédérale en faveur du CSJ. Il rappelle que le gouvernement de Jason Kenney s’est souvent plaint de l’absence du gouvernement fédéral dans les grands champs d'activités de la province. Il ajoute à cela que le secteur de l’éducation n’est pas prioritaire pour le gouvernement provincial présentement engagé dans une « lutte » avec le personnel hospitalier.

Valérie Lapointe-Gagnon ajoute que les militants du Parti conservateur uni pressent la province de prendre ses distances avec le fédéral. « Avec le sentiment séparatiste qui continue de s’exprimer en Alberta, Jason Kenney ne souhaite sûrement pas montrer qu’il plie devant les libéraux fédéraux », rappelle-t-elle.

Moyens de pression potentiels

L’honorable Claudette Tardif propose que le gouvernement fédéral, qui transfère annuellement d’importantes sommes d'argent aux provinces pour l’éducation postsecondaire, bloque certains transferts ou qu’il réduise les montants offerts jusqu'à ce qu’une entente viable à long terme soit conclue pour Saint-Jean. Elle suggère également que des modifications à la Loi sur les langues officielles soient apportées afin d’assurer un continuum dans le milieu de l'éducation de la petite enfance au postsecondaire en Alberta.

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Suggestion d’encadré :

L’Association canadienne-française de l’Alberta a entrepris des démarches juridiques auprès du gouvernement de l’Alberta et de l’UAlberta, en août, pour assurer au CSJ un financement adéquat. Enfin, la ministre fédérale des Langues officielles, Mélanie Joly, a fait parvenir une lettre au gouvernement albertain en fin octobre, l’incitant à reconsidérer sa contribution financière au CSJ.

Bas de vignettes

L’honorable Claudette Tardif, ancienne sénatrice de l'Alberta.
(gracieuseté de Claudette Tardif)

Frédéric Boily, professeur en science politique au Campus Saint-Jean.
(gracieuseté de Frédéric Boily)

Valérie Lapointe-Gagnon, professeure d’histoire au Campus Saint-Jean.
(gracieuseté de Valérie Lapointe-Gagnon)

Le Campus Saint-Jean a été fondé en 1908, tout comme l'Université de l'Alberta. (gracieuseté du Campus Saint-Jean)

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  • Nombre de fichiers 9
  • Date de création 9 novembre, 2020
  • Dernière mise à jour 9 novembre, 2020
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