Insécurité linguistique en Acadie : «École, médias et artistes ont un rôle à jouer»

Entrevue

Annette Boudreau, professeure en sociolinguistique à l’Université de Moncton, nous parle d’insécurité linguistique. L’auteure du livre À l’ombre de la langue légitime analyse le phénomène, son évolution et les perspectives d’avenir.

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Marine Ernoult

Initiative de journalisme local – APF - Atlantique

Vous sentez-vous jugé en raison de votre accent? Illégitime à parler le français lorsque vous rencontrez un autre francophone? Peut-être êtes-vous victime d’insécurité linguistique. Annette Boudreau, sociolinguiste à l’Université de Moncton, décrypte le phénomène.

Quelles sont les manifestations de l’insécurité linguistique en Acadie? 

Les réactions varient. Une personne peut reformuler, hésiter voire bégayer.  Elle s’hyper-corrige ce qui la conduit à faire des fautes qu’elle ne ferait pas autrement.  À l’inverse, certains accentuent exprès les traits de leur variété de français, pour se protéger des jugements négatifs.

Un autre comportement consiste à s’excuser de sa manière de parler.  Je l’ai malheureusement vu en action chez des étudiants acadiens vraiment brillants.  Preuve que l’insécurité n’est pas nécessairement liée à la compétence langagière.

La manifestation la plus tragique, c’est le silence.  Une personne se tait face à des gens qu’elle estime qui parlent mieux.  Peut-être que certains locuteurs préfèreront s’exprimer en anglais mais ce n’est pas une attitude généralisée.

Depuis quand parle-t-on d’insécurité linguistique en Acadie ?

Surtout depuis les années 1950, au moment où les institutions francophones se sont développées.  Les Acadiens ont pris conscience d’un français standard, difficile à atteindre, calqué sur le modèle de la France. À cette époque, l’idéologie, c’est qu’il existe un seul français valable pour tout le monde. Les Acadiens n’ont pas considéré cette langue comme la leur, il y avait trop d’écart avec leur pratique quotidienne.

Le phénomène est-il en recul ? 

Dans les années 1970, les Acadiens ont commencé à revendiquer leur façon de parler.  L’Université de Moncton a été créée en 1963 avec des cours de linguistique et de sociologie.  Le groupe de folk-rock 1755 du Nouveau-Brunswick a lancé le mouvement musical acadien à l'échelle internationale.

Aujourd’hui, les jeunes Acadiens mettent naturellement en avant leur identité linguistique.  Ils ne veulent pas être perçus comme des gens à la veille de disparaître.  Ils disent «prenez-nous comme on est, on n’a pas d’explication à vous donner».  Mais une certaine élite traditionnelle acadienne, formée en France, a du mal à l’accepter car ce n’est pas conforme à l’idéal qu’elle se fait de la langue.

Pourquoi est-ce si marqué dans la francophonie ?

Parce que les francophones développent l’idée qu’il y a un «centre», la France, détenteur d’une norme, d’un «bon français» légitime et supérieur.  Le caractère prescriptif de la langue française, beaucoup plus fort qu’en anglais, joue également.  Si vous faites attention, dès qu’on s’exprime, on se pose la question : «Est-ce que ça se dit?»

Comment redonner confiance aux Acadiens dans leur langue ? 

École, médias et artistes ont un rôle à jouer.  Les nombreux chanteurs acadiens qui s’amusent avec les variétés de langue contribuent à lutter contre l’insécurité linguistique.

Dans l’enseignement, tous les enseignants devraient avoir des notions sur l’histoire de la langue.  Ils devraient montrer aux enfants la richesse des divers répertoires, les situations dans lesquelles on peut les employer. Trop souvent, on oublie de dire aux jeunes Acadiens que les archaïsmes qu’ils utilisent sont des expressions, des façons de parler conservées depuis l’arrivée des premiers colons français au XVIIe siècle.

Les enseignants d’aujourd’hui sont très ouverts et ne dévalorisent plus le français de leurs élèves comme dans les années 1950. J’ai tout de même l’impression que certains stéréotypes restent ancrés. Une approche pédagogique différente pourrait faire la différence. Les Acadiens n’auraient plus l’impression d’inventer des mots. Ce serait une certaine forme de libération.

 

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  • Date de création 6 décembre, 2019
  • Dernière mise à jour 9 décembre, 2019
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