Fermier, un métier de jeunes?

Les jeunes agriculteurs canadiens se sont donné rendez-vous à Charlottetown du 6 au 8 mars. La Table pancanadienne de la relève agricole (TPRA), l’organisme qui les rassemble, organisait son congrès annuel à l’Île-du-Prince-Édouard. L’occasion de faire le point sur les défis que rencontrent la nouvelle génération de fermiers.

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Laurent Rigaux

Initiative de journalisme local - APF - Atlantique

«Je compte sur vous pour me dire la vérité et partager vos préoccupations.» Marie-Claude Bibeau, la ministre fédérale de l’Agriculture, s’exprimait ainsi devant les jeunes agriculteurs du pays réunis à l’hôtel Delta de Charlottetown. À écouter la relève qui arrive dans les fermes canadiennes, les défis changent, mais la rentabilité reste l’enjeu numéro un.

«Ils doivent avoir accès au capital, à la terre, à des ressources humaines ; ils doivent équilibrer leurs affaires, essayer d’aller à l’école, avoir une famille», liste Guenette Bautz, directrice de la TPRA.

«C’est pas facile d’acheter du terrain, de l’équipement. Tu pourrais louer, mais c’est pas facile non plus», réagit Luc Bernard, 27 ans, à la tête d’un cheptel de 200 vaches dans le sud du Manitoba.

L’année passée, une terre de 10 100 hectares était en vente pour 56 millions de dollars dans cette province, un record. Le Franco-Manitobain, qui reprend l’exploitation de ses parents, s’inquiète pour l’avenir : «Si je veux grandir, il faut que j’achète du terrain qui va prendre 25, 30 ans à être payé. C’est dur.»

«Conduire l’exploitation comme une entreprise»

Autre obstacle : le financement. Rachel Asselin et Marc-Antoine Berthiaume, 28 et 31 ans, se sont lancés dans la culture du sureau. Les deux Québécois, «partenaires de vie et d’entreprise», ont commencé à cultiver ce «fruit émergent» en 2016 pour une première récole l’année passée, et prévoient l’obtention de la certification bio en 2020.

Le couple loue ses terres aux parents de Marc-Antoine, qui compte reprendre toute l’exploitation céréalière familiale sous peu. Une histoire sans obstacle? Au contraire. «Avoir une culture émergente c’est le pire, lance la jeune femme. S’installer dans une production sous quota ou connue est plus facile pour avoir la confiance des banquiers. Nous, on doit utiliser nos deniers.»

Rachel Asselin se lance dans une explication technico-financière assez complexe pour décrire le schéma économique de l’exploitation. De plus en plus, les jeunes agriculteurs doivent développer des compétences en gestion.

Il faut «conduire l’exploitation comme une entreprise», affirme la directrice de la TPRA.

Des défis qui n’arrêtent pas Marika Lemieux, 20 ans. La Québécoise prévoit reprendre l’affaire familiale, un élevage avicole à grande échelle situé en Estrie : 650 000 poulets par an, répartis dans quatre bâtiments. «C’est une belle production, le marché est super», lance avec aplomb la jeune femme.

Pour le moment, elle étudie la gestion et la comptabilité, et va poursuivre en agroéconomie à l’université. Travailler «7 jours sur 7» ne l’inquiète pas plus que ça, «c’est ça que je veux faire!»

Et l’équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle? La future cheffe d’entreprise mise sur les nouvelles technologies, qui permettent de suivre les paramètres de la ferme à distance depuis son téléphone intelligent.

Se diversifier

«La jeune génération est consciente du nécessaire équilibre à trouver entre travail et vie privée, abonde Guenette Bautz. Pour leur santé mentale et pour mener l’exploitation sur le long terme.»

Reste qu’il faut bien vivre de sa production, et que cela ne semble pas gagné pour tous. Au Manitoba, Luc Bernard est agronome ; au Québec, Marc-Antoine Berthiaume est travailleur forestier autonome. «Beaucoup de jeunes travaillent en-dehors de la ferme pour sécuriser leurs revenus et être plus stables», reconnaît la directrice de la TPRA.

Élever des bêtes ou semer ses graines, être un chef d’entreprise mais travailler à côté, cela fait beaucoup sur les épaules de la relève agricole. À quoi s’ajoute la dépendance aux prix fixés sur les marchés mondiaux.

«C’est une pente raide pour se mettre sur le marché», admet Paul Glenn. L’ancien président de la TPRA, par ailleurs céréalier en Ontario, évoque la compétition internationale pour justifier les difficultés rencontrées par les jeunes fermiers : «Nous rivalisons avec des pays où les coûts et les normes de qualité sont plus bas.»

Pour Rachel Asselin, «il existe des façons de s’en sortir : tu boucles des contrats à l’avance, tu diversifies tes productions. Il faut voir plus loin, et être à l’écoute du marché, faire beaucoup de lecture.» Encore une tâche de plus pour réussir à vivre de son métier.

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BP :

1 – Guenette Bautz, directrice de la Table pancanadienne de la relève agricole.

3 – De jeunes agriculteurs de tout le pays étaient réunis à Charlottetown pour partager leurs expériences et les défis auxquels ils font face.

4 – Marie-Claude Bibeau, ministre de l’Agriculture, a rappelé qu’elle est la première femme à occuper ce poste.

7 – Marika Lemieux, 20 ans, veut reprendre l’exploitation familiale, qui produit 650 000 poulets par an au Québec. «C’est une belle production, le marché est super!» lance la future cheffe d’entreprise.

8 – Luc Bernard, 27 ans, est à la tête d’un cheptel de 200 vaches au Manitoba. S’il veut s’agrandir, le prix des terres sera le principal obstacle.

9 – Rachel Asselin et Marc-Antoine Berthiaume, couple à la ville et aux champs, se sont lancés dans la culture du sureau au Québec, un «fruit émergent». (Crédits : Laurent Rigaux)

  • Nombre de fichiers 7
  • Date de création 9 mars, 2020
  • Dernière mise à jour 9 mars, 2020
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