En tête-à-tête avec soi-même

Depuis plus de six semaines de confinement à l’Île-du-Prince-Édouard, ils sont isolés en solitaire. Jeunes ou vieux, célibataires ou divorcés, ils traversent une épreuve difficile. Témoignages.

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Marine Ernoult

Initiative de journalisme local  –  APF – Atlantique

Elle ne se balade plus à l’Île. Elle ne bavarde plus avec ses voisins et ses connaissances quand elle fait l’épicerie ou se promène. Elle ne peut plus voir ses amis ou sa famille. Comme de nombreux habitants de l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.) et ailleurs au Canada, Nancy* vit une période sans précédent, sans contact physique avec le monde extérieur. «C’est très dur, je me sens beaucoup plus isolée qu’auparavant. Je crains parfois d'être complètement coupée du monde», confie la jeune femme qui doit se contenter de coups de téléphone et de promenades autour de sa maison.

Mais Nancy se dit chanceuse d’avoir des proches à qui elle parle souvent. «Je fais régulièrement des appels vidéo. Les nouveaux moyens de communication permettent de garder le contact», souligne-t-elle, avant de reconnaître que «ça ne remplace pas les moments passés ensemble». La Prince-Édouardienne, qui doit faire ses courses, aller toute seule à la banque ou à la pharmacie, aimerait plus que jamais pouvoir «partager avec quelqu'un ces risques, le stress que ça engendre».

«C’est bien de savoir faire des pauses dans sa vie»

Pour Samantha*, vivre sans contact physique lui a paru supportable un certain temps. «C’est bien de savoir faire des pauses dans sa vie, surtout quand on se dit que c’est pour sauver des vies», affirme-t-elle. Mais au fil des semaines, l’isolement en solitaire est devenu une épreuve. «Il est incroyablement difficile en cette période troublée de ne pas avoir des discussions sérieuses avec quelqu’un, de ne pas pouvoir prendre quelqu’un dans ses bras, partage-t-elle. Parfois, la tristesse me submerge, je me mets à pleurer comme si quelqu'un m'avait frappée.»

De plus en plus angoissée par l’idée d’être dépossédée de sa liberté de mouvement, Samantha tente d’échapper à la solitude en occupant ses journées avec des activités qu’elle aime : lecture, films, peinture, casse-tête. Surtout qu’à ses yeux, sa famille et ses amis ne sont pas suffisamment présents pour la soutenir. «J’ai eu peu d’interactions. Ils ne m’appellent pas souvent et je n’ai pas l’impression que je peux compter sur eux, regrette Samantha. Je me sens encore plus déconnectée.» Ce sont principalement ses relations de travail qui viennent aux nouvelles. «Je ne suis pas proche d'eux. Je ne peux pas partager ma tristesse.»

«C’est la pensée qui compte»

Il y a toutefois des solitaires qui vivent bien leur isolement. C’est le cas de Selvi Roy, chercheuse et chargée de cours à l’Université de l’Î.-P.-É., qui se dit «pas angoissée» par le confinement. La jeune femme, «physiquement toute seule, mais socialement et émotionnellement connectée à la communauté», lit, médite et fait du sport. Elle passe aussi un certain temps chaque jour à échanger sur les réseaux sociaux avec sa famille et ses amis, éparpillés aux quatre coins du monde.

«C'est la pensée qui compte. On trouve toujours des moyens créatifs de tendre la main et de faire savoir aux autres qu’on se soucie d’eux», dit-elle. Membre de plusieurs groupes Facebook, elle offre du réconfort à ceux qui en ont besoin et dépose des cartes et des pâtisseries au bas des portes de ses amis, de voisins et de collègues. Mais combien de temps cette situation est-elle supportable? «Ma routine de travail me manque», reconnaît Selvi Roy. L’annonce d’un déconfinement progressif à partir du 1er mai offre une lueur d’espoir.

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées

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PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

Selvi Roy : Selvi Roy vit bien son confinement en solitaire : «C'est la pensée qui compte, on trouve toujours des moyens créatifs de faire savoir aux autres qu’on se soucie d’eux.» Courtoisie

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  • Date de création 24 avril, 2020
  • Dernière mise à jour 24 avril, 2020
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