Des vagues de chaleur de plus en plus fréquentes

Juillet 2064, centre-ville de Charlottetown. Vous cherchez un coin d’ombre; il fait 37°C. Un scénario de science-fiction? Pas vraiment. Le climat se réchauffe dans le monde; au Canada aussi. L’Île-du-Prince-Édouard ne fait pas exception et les modèles le montrent : les vagues de chaleur telles que celles que nous avons connues la semaine dernière vont survenir plus souvent.

________________

Laurent Rigaux

Initiative de journalisme local – APF – Atlantique

«Le temps chaud et humide continue. Températures maximales : près de 29 degrés Celsius (indice humidex de 36).» Mercredi 5 août, Environnement et Changement climatique Canada prévient les Insulaires, il va faire chaud. Boire de l’eau, rester à l’intérieur, surveiller les plus fragiles, l’organisme égrène les mesures de précaution. C’est déjà la cinquième fois cette année que le thermomètre s’affole.

Quand on évoque le changement climatique à l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.), on pense élévation du niveau de la mer, hiver moins rigoureux ou encore saison agricole un peu plus longue. Les vagues de chaleur sont moins commentées. En effet, le mercure y atteint rarement les 27°C le jour, 18°C la nuit, critères qui déclenchent une alerte météo pour la chaleur.

L'alerte est aussi déclenchée si l'humidex atteint ou dépasse 35°C, quelle que soit la température nocturne.

Plus d’un mois de canicule à l’Île si rien n’est fait

L’examen des relevés depuis la fin du 19e siècle confirme : on a chaud, mais pas trop. Il y a eu quatre épisodes de chaleur en 2019, huit en 2018 et un en 2017. «L’océan a un gros impact sur le climat dans les Maritimes», explique Dr Xuebin Zhang, chercheur scientifique à Environnement et Changement climatique Canada. L’eau agit comme un régulateur qui tempère le climat.

Pourtant, le nombre d'alertes de chaleur a tendance à augmenter sur le long terme. Il y a eu 53 jours qui répondaient aux critères entre 1961 et 1990, 90 entre 1981 et 2010. Les modèles confirment cette évolution. Quels que soient les scénarios du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), il y aura plus de jours chauds à l’Île à l’avenir. La température moyenne annuelle a augmenté de 0,7 degré depuis 1872. Et cette tendance à la hausse va se poursuivre.

L’Accord de Paris, ratifié par le Canada, a pour objectif de rester sous la barre de 1,5° de réchauffement au niveau mondial d’ici à 2100, par rapport à l’ère préindustrielle. Cette cible semble désormais hors de portée, selon le dernier rapport du GIEC sur le sujet. «Elle est très ambitieuse, voire quasi impossible à atteindre», confirme Xuebin Zhang. En réalité, on s’attend à atteindre ce niveau critique de réchauffement dans 10 à 30 ans. Dans ce scénario, il y aura deux fois plus de journées chaudes à l’Î.-P.-É. qu’aujourd’hui. «Vous devez vous préparer à cela», avertit le scientifique. La température moyenne continuera sa hausse également. Elle pourrait atteindre 9° dans un scénario moyen, 12° dans le pire des cas.

Car plus la situation dérape, plus on aura chaud. Si rien n’est fait pour limiter les émissions et que l’humanité se dirige vers un réchauffement supérieur à 2° (il pourrait atteindre 3 voire 4° selon les modèles), on peut s’attendre à environ 40 jours de grosse chaleur à l’Île, chaque année, avec des températures bien au-dessus des 30° (sans compter l’impact de l’humidité, qui accroît la sensation de chaleur).

Des impacts sur la santé

La province n’est pas la plus à plaindre. La ville de Toronto pourrait enregistrer  trois semaines de canicule par année dans 10 à 30 ans, contre une douzaine de jours seulement aujourd’hui. Si les émissions baissent, mais pas autant que souhaité (scénario moyen), la ville ontarienne verra le thermomètre dépasser les 31° pendant 2 mois et demi chaque année.

Ces valeurs sont encore beaucoup plus élevées dans d’autres parties du globe. Dans l’est de la France, les experts du climat prédisent des températures atteignant les 50°C au milieu du siècle. En 2019 déjà, le mercure y affichait 42°C certaines journées.

À l’Île, ces changements auraient des conséquences sanitaires néfastes pour les habitants. «Les gens sont habitués à des températures douces ici, précise Xuebin Zhang. La hausse pourrait être difficile à supporter pour certaines personnes.»

Dans un rapport consacré aux chaleurs accablantes et à leurs conséquences sur la santé, le Prairie Climate Centre (PCC) de l’Université de Winnipeg s’inquiète des risques respiratoires ou cardiaques quand la température grimpe trop. «La chaleur accablante peut également aggraver les problèmes de santé mentale comme la dépression et l’anxiété. Elle peut aussi augmenter le risque de sécheresse et de feux de forêt, qui à leur tour auront des implications importantes sur notre santé personnelle et communautaire», précise le document.

Xuebin Zhang regrette le manque d’engagement pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, et donc les épisodes caniculaires, alors que «tout le monde en parle». Le rapport de l’Université de Winnipeg le dit sans détour : «Une des meilleures stratégies pour diminuer les risques associés aux températures très élevées consiste à empêcher le réchauffement climatique de s’aggraver.»

-30-

PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

Infographie Laurent Rigaux

  • Nombre de fichiers 3
  • Date de création 6 août, 2020
  • Dernière mise à jour 7 août, 2020
error: Contenu protégé, veuillez télécharger l\'article