Démasque les fausses nouvelles!

L'infodémie? Le terme a été créé par l'Organisation mondiale de la santé il y a un an, au début de la pandémie. Il désigne la propagation rapide de fausses informations aux rumeurs en lien avec la COVID-19. Un an plus tard, l’hebdomadaire de l'Île-du-Prince-Édouard, La Voix acadienne, seul journal francophone de la province, lance l'outil éducatif en ligne «Démasque les fausses nouvelles!» pour faire sa part afin de contrer la désinformation.

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Coline Tisserand

Initiative de journalisme local – APF – Atlantique

Cette désinformation ne se limite d'ailleurs pas à la COVID-19. À Terre-Neuve-et-Labrador, quelques jours seulement après l'annonce du déclenchement de nouvelles élections, le 15 janvier dernier, une photo modifiée de l’autobus de campagne électorale des libéraux circulait déjà sur les réseaux sociaux. Si l'auteur de la photo voulait être sarcastique, certains utilisateurs, la croyant vraie, ont partagé cette photo tronquée.

En quête de vérité

L'idée derrière «Démasque les fausses nouvelles!»  a vu le jour en juillet 2020 avec l'appel à projets du Programme de contributions en matière de citoyenneté numérique  lancé par Patrimoine Canada. «Il fallait proposer des projets innovants en lien avec la COVID-19 dans le volet de la lutte contre la désinformation numérique», explique Laurent Rigaux, l’un des deux journalistes qui a participé à l'élaboration du projet.

Comment outiller la population de l'Île-du-Prince-Édouard et la rendre plus vigilante face à la désinformation? «Publier ou partager une fausse nouvelle prend quelques secondes, mais contredire cette rumeur et la déconstruire prend beaucoup plus de temps», observe le journaliste.

C'est à travers des discussions avec la directrice de La Voix acadienne, Marcia Enman, et les deux journalistes, Laurent Rigaux et Marine Ernoult, embauchés pour le projet, que l'idée d'un «jeu sérieux» est née. Composé de cinq niveaux différents, ce jeu place l'internaute au centre de l'action pour démasquer plusieurs fausses nouvelles qu'on lui propose. Le joueur clavarde en direct avec un «robot-journaliste» qui lui pose des questions et l'aiguille dans sa quête de vérité. Un outil à la fois ludique et éducatif qu’on peut aussi utiliser sur téléphone.

De fausses nouvelles relayées chez nous

«Il fallait trouver quelque chose qui plaise aux jeunes, puisque ce sont les 18-34 ans qui sont les plus touchés par la désinformation. C'est donc le public que nous visons», détaille Marine Ernoult.

S'adresser aux jeunes et les amener à s'informer avec un journal traditionnel est un défi pour La Voix acadienne, comme pour tous les journaux. Les jeunes s'informent surtout à travers les réseaux sociaux comme TikTok, Snapchat, Instagram ou encore la chaîne YouTube. «Selon des chercheurs canadiens, le quart  des vidéos sur YouTube contiennent de fausses informations. En seulement cinq clics, on peut se retrouver sur une vidéo qui en contient», indique Laurent Rigaux.

Chaque semaine, jusqu'au 10 février, un nouveau scénario de jeu est offert, avec un niveau de difficulté allant en augmentant. Les rumeurs ou les fausses nouvelles à démasquer ont été sélectionnées minutieusement par les deux journalistes. «Certaines fausses nouvelles sont en anglais et liées à la politique américaine ou à la politique canadienne. On a également utilisé un exemple local : le blogue d'un insulaire qui partage des théories complotistes», ajoute Laurent Rigaux.

Projet innovateur pour les journaux communautaires

Selon  Marine Ernoult, les journaux locaux ont définitivement un rôle à jouer face à cet enjeu : «Un journal communautaire est très proche des gens et de la communauté, il peut donc être efficace et avoir un impact local par rapport à la désinformation.»  Pour Laurent Rigaux, ce sera déjà une petite victoire si, grâce à cet outil, les internautes font une pause de 30 secondes et prennent du recul avec ce qu'ils lisent avant de le partager sur leurs réseaux sociaux.

Il ajoute que, malgré la présence des journalistes vérificateurs de faits, comme les Décrypteurs de Radio-Canada, il y a tout de même un vide à combler. «Le problème avec les Décrypteurs, c'est que ça reste très centré sur les fausses nouvelles véhiculées au Québec. Même chose avec CBC, dont les vérificateurs sont basés à Toronto.»

Tous les médias, que ce soient les plus grands ou les journaux communautaires, font  face aujourd’hui au manque de confiance du public, ce qui représente le principal défi de la lutte contre la désinformation. «Les gens ne nous font plus confiance, il y a une véritable défiance envers les journalistes. Il est donc important d'expliquer ce qu’est le travail des journalistes pour rétablir ce lien de confiance», souligne Marine Ernoult. Ainsi, le site «Démasque les fausses nouvelles!» comprend une rubrique qui explique le travail des journalistes avec des vidéos.

Savoir déconnecter

Marine Ernoult souligne également que la dernière page du site intitulée «déconnecte!» présente une rubrique qui traite de l'importance de ne pas s'abreuver de nouvelles en permanence et de savoir couper notre consommation des médias. Sinon, on risque d'être submergé et il devient alors plus facile de se faire prendre par une fausse nouvelle. «Laurent a été lui-même victime de Twitter, début janvier. Il a partagé une photo qui était en fait détournée», raconte-t-elle.

Bon joueur, son collègue admet sa bévue. «Je m'en suis rendu compte seulement après avoir partagé cette photo avec mes amis. Dès qu'il y a une émotion associée à une nouvelle, si on est fâché par exemple, on va avoir tendance à réagir et à partager trop rapidement quelque chose qui peut être faux.»

Cet exemple démontre bien que n'importe qui, même un journaliste, peut se faire entourlouper par une fausse nouvelle et ne pas l’identifier sur le coup. Avec l'outil «Démasque les fausses nouvelles !» développé par La Voix acadienne, les deux journalistes espèrent contribuer à une meilleure compréhension de l'information et entamer une conversation au sujet de la désinformation, notamment avec les plus jeunes.

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Au choix

Photo 1 :  Chacun leur tour, les journalistes Marine Ernoult et Laurent Rigaux passent derrière et devant la caméra pour réaliser les vidéos du site «Démasque les fausses nouvelles!» (Courtoisie de Marine Ernoult et Laurent Rigaux)

Photo 2 - Codage : Ancien ingénieur avant de devenir journaliste, Laurent Rigaux s'est lancé dans le codage du chatbot, le robot journaliste qui converse en direct avec les joueurs. (Courtoisie de Marine Ernoult et Laurent Rigaux)

Photo 4: Les joueurs sont guidés par les questions et les commentaires du robot-journaliste pour déconstruire diverses fausses nouvelles. (capture d’écran-Coline Tisserand)

 

  • Nombre de fichiers 5
  • Date de création 28 janvier, 2021
  • Dernière mise à jour 29 janvier, 2021
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