Déconstruire l’idée d’un bon et d’un mauvais français

Lutter contre l’insécurité linguistique, qui touche notamment les Acadiens francophones, passe par l’école, mais aussi la maison. À l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.), la jeunesse acadienne affirme fièrement ses racines tandis qu’au niveau fédéral, on veut changer le regard sur la francophonie canadienne.

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Marine Ernoult

Initiative de journalisme local - APF - Atlantique

«C’est pas trop motivant d’apprendre le français standard à l’école, c’est pas ça qu’on parle dehors avec la famille ou les amis», confie Britney Arsenault. La présidente de l’organisme de Jeunesse acadienne et francophone de l'Î.-P.-É. a grandi en français et se dit «fière» de sa langue et de son accent. «Si j’avais pu écrire à l’école dans l’accent que je parle, j’aurais pas cherché mes mots autant», raconte la jeune fille de 18 ans, qui préfère s’exprimer en musique avec son groupe Les 112 Accords.

Un sentiment d’illégitimité

En chantant «comme elle veut»,  elle lutte à sa manière contre l'insécurité linguistique.  Autrement dit, contre un complexe d’infériorité dont souffrent surtout les francophones en situation minoritaire lorsqu’ils s’expriment en français, même s’il s’agit de leur langue maternelle. Les Acadiens peuvent le ressentir lorsqu’ils rencontrent des Québécois ou des Français. Comment l’expliquer ? «Le locuteur est persuadé que sa langue n’a pas la même valeur qu’une autre», analyse Annette Boudreau, professeure émérite en sciences du langage à l’Université de Moncton.

À la Commission scolaire de langue française (CSLF) de l’Î.-P.-É., Julie Gagnon indique que le français standard, prescrit par le ministère, est là pour «donner aux élèves des bases solides afin de communiquer, lire et écrire». «L’apprendre ne signifie pas enlever la musique des accents et la richesse des expressions», assure la directrice de l’instruction.  Britney Arsenault est plus nuancée.  «Lorsqu'on dit aux jeunes “il faut que tu parles comme ceci, il faut que tu prononces comme ceci”, ils essaient de penser en français standard en dehors de leurs cours, mais ça vient juste pas, témoigne-t-elle. Et c'est là où ils développent un peu d'insécurité linguistique.» L'Acadienne concède néanmoins que le français standard «l'aide» dans sa vie de tous les jours.

«Ils voulaient me parler en anglais»

Adolescente, Josée Vaillancourt a vécu plusieurs fois des situations d’insécurité linguistique.  La directrice de la Fédération de la jeunesse canadienne-française (FJCF), originaire d’Ontario, se souvient de rencontres avec des francophones persuadés qu’elle avait un accent anglophone. «Ils voulaient me parler en anglais», s’offusque la jeune femme qui a fait preuve de résilience : «Ça a été un déclic, j’ai fait le choix conscient de vivre en français, de promouvoir ma langue».

L’insécurité linguistique peut aussi se transformer en peur de prendre la parole, voire en refus de s’exprimer. «Nos enseignants nous poussent à parler français, mais dans les couloirs, certains jeunes préfèrent l’anglais», réagit Britney Arsenault. L’anglais influence à tous les âges, mais Julie Gagnon reconnaît qu'avec les adolescents, c’est plus marqué: «Il faut leur trouver des modèles francophones.»

Sensibiliser à la richesse des accents

Pour lutter contre le phénomène, la FJCF prépare une Stratégie nationale de sécurité linguistique pour mars 2020. L’association, responsable des intérêts des jeunes d’expression française au Canada, veut redonner confiance aux locuteurs francophones, déconstruire l’idée d’un bon et d’un mauvais français. L’organisme souhaite également changer le regard sur la francophonie canadienne. «Il faut sensibiliser à la richesse de nos accents en dehors du français québécois», plaide Josée Vaillancourt. Cette stratégie, pensée comme un «projet de société», abordera aussi bien le marché du travail, les médias que la culture ou l’éducation.

Car en milieu minoritaire, plusieurs noyaux contribuent à préserver la langue. L’école bien sûr, «la pierre angulaire sur laquelle pèse une lourde responsabilité» selon Julie Gagnon, mais aussi les centres communautaires, les bibliothèques et la famille. «Lutter contre l’insécurité linguistique, ça commence à la maison», lance la directrice de l’instruction de la CSLF. Aux parents le rôle d’expliquer à leurs enfants l’importance de leurs origines francophones, de valoriser la langue et de leur donner les clés pour savoir réagir en situation d’insécurité linguistique. «Surtout, les jeunes doivent avoir confiance en eux et l'affirmer en disant : “Je peux parler français!” », insiste Julie Gagnon.

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  • Date de création 6 décembre, 2019
  • Dernière mise à jour 9 décembre, 2019
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