Dans les écoles de l’Île, on avance «une journée à la fois»

Depuis la rentrée scolaire, les enseignants des écoles françaises de l’Île-du-Prince-Édouard ont appris à vivre avec le nouveau coronavirus. Mais fatigue et stress sont présents, tout comme une certaine inquiétude pour les mois à venir.

________________

Marine Ernoult

Initiative de journalisme local – APF – Atlantique

«On a moins d’énergie, on se couche plus tôt et on s’endort plus rapidement que d’habitude», confie Maxime Duguay, enseignant de sciences humaines à l’École François-Buote à Charlottetown. Dans les écoles francophones de la province, la mise en oeuvre des mesures sanitaires contre la COVID-19 augmente la charge de travail du personnel scolaire. «Ça peut créer de la fatigue supplémentaire», reconnaît Patrick Boudreau, directeur des programmes de la Commission scolaire de langue française de l’Î.-P.-É. (CSLF).

S’assurer que le matériel soit toujours désinfecté, que les élèves restent dans leur cohorte, qu’ils portent le masque et respectent la distance physique, «ce sont plein de petites choses qui s’accumulent», témoigne Maxime Duguay. «On a pris le rythme, ce sont désormais nos habitudes, mais quel que soit le nombre d’années d’expérience, ça représente un nouveau début de carrière pour tout le monde», souligne Dominique Morency, directrice adjointe de l’École Évangéline et professeure de mathématiques.

«D’une semaine à l’autre, c’est l’inconnu»

Les deux enseignants apprécient l’attitude de leurs élèves : masqués, attentifs et impliqués. «Ils ne se plaignent pas et respectent les recommandations, c’est devenu un automatisme pour eux», se félicite Maxime Duguay. «Nos jeunes sont vraiment sensibilisés et ne chicanent pas avec les règles», complète Dominique Morency. Mais Jonathan Bluteau prévient : ces mesures «pourraient avoir un impact sur le développement des adolescents pour qui les relations sociales et affectives et la spontanéité sont essentielles». Le professeur au Département d'éducation et de formation spécialisée à l'Université du Québec à Montréal précise : «L’impact à long terme dépendra de la durée de la pandémie.» 

Le plus dur à vivre, c’est l’incertitude. Maxime Duguay évoque son «angoisse» des dernières semaines face aux élèves absents, partis se faire tester, son «gros stress» du dimanche 6 décembre à l’annonce du retour des cours en ligne pendant deux semaines pour les jeunes de la 10e à la 12e année. «On n’a pas de vision à long terme. On doit constamment s’adapter, les règles changent, de nouvelles s’ajoutent, ça demande beaucoup de résilience», dit-il. Une inquiétude partagée par Dominique Morency : «D’une semaine à l’autre, c’est l’inconnu, on ne sait pas si on pourra continuer à enseigner en présentiel». «La nouveauté, l’imprévisibilité et le sentiment de contrôle qui diminue augmentent le stress», confirme Jonathan Bluteau. 

Avalanche de questions

Pour appuyer les enseignants, la CSLF a créé des «postes COVID» dans chaque établissement. À l’École Évangéline, au moins cinq personnes ont ainsi été embauchées. En septembre, la Commission a également organisé des rencontres avec l’objectif d’expliquer la mise en oeuvre des plans opérationnels sanitaires. «On est vraiment bien encadré et soutenu», assure Dominique Morency. «On nous donne de la flexibilité, on a pu organiser une journée de travail entre collègues et les réunions mensuelles sont maintenues, apprécie Maxime Duguay. Ça fait vraiment du bien de se réunir, de pouvoir se socialiser dans son milieu de travail».

En salle de classe, les enseignants sont également confrontés à des jeunes «plus angoissés et fragilisés», selon Patrick Bourdeau. «On s’y attendait, c’est pourquoi on a offert une formation pour expliquer aux enseignants comment gérer le stress des élèves lié à la COVID-19», détaille le directeur des programmes.

Est-ce qu’il y a de nouveaux cas? Est-ce qu’il y a eu un point presse d’Heather Morrison? Quand est-ce que le sport interscolaire et les activités parascolaires reprendront? Jusqu’à quand le port du masque sera-t-il obligatoire? Face aux nombreuses questions de ses élèves, Maxime Duguay est parfois désemparé : «Ce n’est pas toujours évident d’avoir les réponses, quand je ne sais pas, je le dis honnêtement.»

Solidarité entre enseignants

Les professeurs ont encore du mal à penser à l’étape d’après. «Je prends une journée à la fois et croise les doigts pour que tout aille bien. Si je n’ai pas d’attente précise, je ne pourrai pas être déçue», glisse Dominique Morency. Maxime Duguay, lui, se dit que la situation reviendra à la normale en septembre 2021. Mais les deux s’accordent sur un point : tout est préférable au virtuel. «C’est très difficile de ne pas être en contact réel avec ses élèves, de ne pas voir leurs réactions dans une salle de classe», observe Dominique Morency. «L’école en ligne est un défi, un stress supplémentaire pour nous et nos élèves. Ils n’aiment pas ça et c’est parfois difficile de les motiver», rapporte Maxime Duguay.

Les intervenants interrogés sont unanimes, la clé pour tenir jusqu’à l’été prochain, c’est le travail d’équipe. «Le soutien social, les bonnes relations professionnelles au sein de groupes soudés, ce sont les meilleurs facteurs de protection contre l’adversité», analyse Jonathan Bluteau. «La solidarité entre enseignants compte énormément», renchérit Patrick Bourdeau.

-30-

PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

Dominique Morency : «Quel que soit le nombre d’années d’expérience, ça représente un nouveau début de carrière pour tout le monde», souligne Dominique Morency, directrice adjointe de l’École Évangéline et professeure de mathématiques. (courtoisie)

Jonathan Bluteau : «La nouveauté, l’imprévisibilité et le sentiment de contrôle diminué augmentent le stress des enseignants», analyse Jonathan Bluteau, professeur au département d'éducation et de formation spécialisée à l'Université du Québec à Montréal. (courtoisie)

  • Nombre de fichiers 3
  • Date de création 18 décembre, 2020
  • Dernière mise à jour 18 décembre, 2020
error: Contenu protégé, veuillez télécharger l\'article