Le système de santé de l’Île-du-Prince-Édouard face à la COVID-19

Manque de lits, de respirateurs, le système de santé de l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.) ne peut pas absorber le choc de la COVID-19 dans le cas du pire scénario. La province tente désormais d’augmenter ses capacités hospitalières pour faire face à un potentiel afflux de malades affectés par le nouveau coronavirus.

_______________________

Laurent Rigaux

Initiative de journalisme local - APF – Atlantique

Il faut aplatir la courbe! C’est une obsession collective, depuis le début de la pandémie de la COVID-19 au Canada. Même le premier ministre Justin Trudeau a fait une vidéo sur les réseaux sociaux, expliquant aux Canadiens pourquoi cette courbe épidémique doit être la plus plate possible. «Comme une crêpe», insiste Heather Morrison, médecin-hygiéniste en chef de l’Î.-P.-É.

L’enjeu : rester en dessous de la capacité du système hospitalier pour que tous les patients qui ont besoin de soins puissent être pris en charge. La modélisation dévoilée le mardi 14 avril l’illustre bien : si la province n'avait pas mis en œuvre les restrictions sanitaires que l'on connaît aujourd'hui, les hôpitaux de la province auraient été très rapidement submergés. Dans ce scénario du pire, 3 250 lits seraient nécessaires le 1er juin. En soins intensifs, il en faudrait 840, soit 44 fois plus que le nombre disponible à ce jour.

Selon les chiffres 2017-2018 de l’Institut canadien pour l’information en santé (ICIS), il y avait 18 lits dédiés aux soins intensifs au Queen Elizabeth Hospital (QEH) et 6 au Prince County Hospital (PCH). Selon les données de Santé Î.-P.-É., il y en aurait en réalité 13 en tout, un chiffre pouvant grimper jusqu'à 19 avec plus de personnel. Les données de l'ICIS comprendraient «les lits budgétés et les lits de soins intermédiaires», selon l'organisme provincial.

La Réserve nationale stratégique d’urgence à la rescousse

Du côté des respirateurs, il est par contre difficile de trouver des statistiques. Une étude de 2015, signée Robert A. Fowler de l’Université de Toronto, donne le chiffre de 22 appareils à l’Île. Marion Dowling, cheffe des soins infirmiers à Santé Î.-P.-É. en dénombre 19.

Selon le bulletin épidémiologique publié par l’Agence de santé publique du Canada (en date du 20 avril), sur 100 malades de la COVID-19, 18 doivent se rendre à l’hôpital. Parmi ceux-là, six se retrouvent aux soins intensifs et un seul a besoin d’une ventilation mécanique. Le calcul est vite fait : s’il y a plus de 300 malades en même temps à l’Île, il n’y aura pas assez de lits en soins intensifs et s’il y a plus de 1 900 malades, il n’y aura pas assez de respirateurs.

Les autorités comptent sur le matériel stocké dans la Réserve nationale stratégique d’urgence (RNSU). Créé en 1952, ce stock est constitué d’un dépôt central et d’entrepôts répartis dans tout le pays. Dédiée aux situations d’urgence, comme les éclosions épidémiques, la RNSU contient des fournitures telles que des appareils de radiographie, des mini-cliniques pour le tri des patients (comme celles installées à ce jour à Charlottetown et à Summerside), des masques, des gants, des blouses jetables, des médicaments et, bien entendu, des respirateurs artificiels.

Le Canada entre le Mexique et le Chili en matière de lits d’hôpital

Sur les 26 respirateurs de la RNSU annoncés au départ, 10 sont arrivés à l'Île. «Les autres ont été redistribués à des provinces qui en ont actuellement plus besoin», explique Marion Dowling. La responsable accompagne presque toujours Heather Morrison lors des points de presse quotidiens, pour informer la population sur les préparatifs du système de santé de l'Île. Elle affirme que de nouveaux appareils arriveront à l’Île dans les prochaines semaines : 12 d’une commande provinciale et 15 d’une commande fédérale. Il y aura donc, à la fin du printemps, une cinquantaine de respirateurs dans la province.

Du côté des lits, à la suite des dispositions prises pour libérer de la place à l'hôpital Queen Elizabeth, 207 lits sont disponibles pour accueillir des malades de la COVID-19, et 20 lits sont prêts à être affectés aux soins intensifs si nécessaire, soit 39 en tout. Ces lits de soins intensifs supplémentaires seraient déployés progressivement. «Nous pouvons nous adapter si le besoin augmente», assure Marion Dowling.

Les capacités hospitalières normales, ici comme dans le reste du Canada, ne sont, en réalité, pas prêtes à absorber le choc d’une épidémie d’ampleur. Le nombre de lits dans les hôpitaux ne cesse de diminuer depuis des décennies, comme le montrent les chiffres de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE).

Ainsi, il y avait 4,99 lits d’hôpital (hors psychiatrie) pour 1 000 habitants en 1975 au Canada. En 2018, ce chiffre est tombé à 1,95. Parmi les 35 pays de l’OCDE, le Canada pointe aujourd’hui à l’avant-dernière place, juste devant le Mexique et derrière le Chili. Cette tendance à la baisse s’observe dans la plupart des pays de l’organisation, sauf en Corée du Sud, seul pays à avoir un nombre de lits à la hausse.

Flou sur le nombre de lits

L'Île-du-Prince-Édouard ne fait pas exception à la règle. Selon les chiffres de l'Institut canadien pour l’information en santé, la province comptait 406 lits pour 100 000 habitants en 2013-2014. D’après les derniers chiffres (2017-2018), il n’y en a plus que 236 pour 100 000 habitants. Santé Î.-P.-É. s'étonne de ces chiffres : «Nos dossiers montrent seulement une petite réduction du nombre de lits dotés en personnel et opérationnels au QEH et au PCH, de 357 à 355 lits.» Certes, mais la population a grimpé de 10 % dans le même intervalle.

En 2008, un rapport sur le système de santé de la province (avant la création de Santé Î.-P.-É.) notait que la province était en «surcapacité» en matière de lits, «la part la plus chère du système de santé», incitant à repenser le réseau pour que les séjours soient moins nombreux et moins longs.  «Il est trop tôt pour dire quelle réévaluation ou quels changements de politique auront lieu après cette pandémie», affirme Santé Î.-P.-É. au sujet de ce document. «Notre objectif est de veiller à ce que les Insulaires disposent des ressources en soins de santé dont ils ont besoin maintenant.»

Quoi qu'il en soit, on comprend pourquoi l'Î.-P.-É. a très tôt mis en place des mesures draconiennes telles que l'isolement des gens arrivant à l'Île et la fermeture des commerces non essentiels. Ce scénario, intitulé «mesures de contrôle fortes» dans la modélisation présentée par Heather Morrison, permet de réduire la pression sur l'hôpital : 15 lits d'hôpital seulement seraient nécessaires au 1er juin pour soigner les malades de la COVID-19, dont 4 en soins intensifs. Selon cette analyse statistique, neuf personnes pourraient quand même mourir, contre 900 dans le scénario du pire. Pour le moment, avec 26 cas positifs, dont 23 rétablis et aucune hospitalisation, l'Î.-P.-É. s'en sort plus que bien.

-30-

IMAGES :  3 infographies jointes

  • Nombre de fichiers 3
  • Date de création 19 avril, 2020
  • Dernière mise à jour 20 avril, 2020
error: Contenu protégé, veuillez télécharger l\'article