COVID-19 et anxiété : «Le droit de ne rien faire»

La progression de la pandémie de COVID-19 plonge les Prince-Édouardiens dans l’incertitude. Le confinement et l’arrêt brutal des activités mettent à rude épreuve leur santé mentale. Pour les personnes qui souffrent déjà de troubles, la situation peut être encore plus délicate. Des ressources existent pour les aider.

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Marine Ernoult

Initiative de journalisme local - APF – Atlantique

«Je suis submergée par l’angoisse», confie Jessica Cody. En pleine pandémie de COVID-19, la Prince-Édouardienne, à la tête d’une entreprise de nettoyage, a dû mettre la clé sous la porte faute de clients. Elle a perdu ses repères et se retrouve prise au piège de sa maison, enfermée entre quatre murs. Elle raconte ses journées «sans répit» avec ses deux enfants qui crient et n’arrivent pas à dormir. «J’ai l’impression de ne pas les rendre heureux, d’être en échec permanent», s’inquiète la mère de famille.

Depuis dix-sept ans, Jessica Cody a appris à vivre avec son trouble de l’anxiété généralisée. Elle prend des médicaments, voit un psychiatre. Mais avec la crise, elle ne s’est jamais sentie autant «effrayée». Elle a peur que son conjoint, travailleur essentiel, attrape la maladie et la transmette à ses proches. Elle craint de ne pas retrouver ses clients à la fin de la crise. «Il y a beaucoup trop d’inconnus», glisse-t-elle, bouleversée. Alors, quand le sentiment d’oppression devient insupportable, elle sort de chez elle et s’assoit dans sa voiture, «sans aller nulle part, juste pour me calmer et reprendre le contrôle».

Réduire sa consommation de nouvelles

Isolement social forcé, peur de la contamination, stress financier, la période actuelle est source d’angoisse pour de nombreux insulaires. «Les changements dans nos habitudes de vie, le sentiment de perte de contrôle intensifient notre niveau d’anxiété, confirme Treena Smith, la directrice générale de l’Association canadienne pour la santé mentale à l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.). Les gens sont inquiets pour leur futur et celui de leur famille.»

Comment garder le moral, reprendre le contrôle sur son quotidien ? Treena Smith conseille de limiter «sa consommation de réseaux sociaux et de nouvelles», voire de déterminer un créneau horaire consacré à l’information. Elle recommande également de prendre du temps chaque jour pour se promener, lire, peindre, pratiquer une activité sportive faisable à la maison. «Faire des choses que l’on aime contribue à diminuer notre stress et nous aide à mieux tolérer l’incertitude», résume la directrice. Elle incite aussi à rester en contact avec sa famille, ses amis, à prendre des nouvelles de ses voisins âgés ou isolés.

«Avec le confinement, on entend qu’il faudrait être super productif, commencer de nouveaux passe-temps, finir tout le travail en retard, mais on vit une période incroyablement stressante, on a le droit de ne rien faire», ajoute Kali Ross, étudiante à l’Université de l’Î.-P.-É. Bénévole depuis quatre ans au sein de l’association pour la santé mentale Jack.org, elle souffre elle-même de troubles anxieux et reconnaît avoir du mal à se concentrer sur ses cours en ligne. «J’ai des bons et des mauvais jours, malgré ma crainte de contracter le virus, je me sens en sécurité chez moi, raconte-t-elle. J’essaye de prendre soin de moi comme je peux.»

Thérapie en ligne

Le stress provoqué par la crise de la COVID-19, Treena Smith commence à en ressentir les effets sur le terrain. «Il y a une augmentation des demandes d’aide», affirme-t-elle. Pour y répondre, son association a basculé en ligne tous les programmes de soutien et thérapies, avec notamment des rencontres en vidéoconférence. «On cherche toujours des solutions, car l’accès à Internet est parfois limité à l’Île. Pour les personnes sans Internet, on fait ça au téléphone», explique-t-elle. Pour le moment, les gens sont surtout préoccupés par «leurs besoins de base», la peur de perdre leur emploi, leur logement, mais la responsable s’attend à ce que les problèmes de santé mentale se multiplient dans les prochains mois.

De son côté, Santé mentale Î.-P.-É. a mis en place une ligne d’écoute bilingue et les cinq cliniques de santé mentale par téléphone restent ouvertes. Les services de la Province ont également créé une plateforme de soins virtuels et mis en ligne des guides pour aider les insulaires à gérer leurs angoisses. Jessica Cody n’a pas encore contacté d’assistance téléphonique. «Mais ça va arriver, assure-t-elle. En l’absence de mon psychiatre, j’ai besoin de parler à quelqu’un.» Jusqu’alors, elle comptait sur ses proches et partageait ses angoisses sur des groupes d’entraide sur Facebook. «Ça me fait du bien de voir que d’autres personnes vivent la même chose, je me sens moins seule», témoigne-t-elle.

Kali Ross, elle, a décidé de donner de son temps à l’association Jeunesse, j’écoute qui vient en aide aux jeunes Canadiens en détresse. Elle s’est portée volontaire en mars quand elle a entendu que leurs lignes d’écoute étaient saturées à cause de la crise de la -19. «Il ne faut pas avoir honte de parler de ses souffrances psychiques, de demander de l’aide quand on en a besoin», insiste la jeune femme.

 

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PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

Treena Smith : «Les changements dans nos habitudes de vie, le sentiment de perte de contrôle intensifient notre niveau d’anxiété», explique Treena Smith, la directrice générale de l’Association canadienne pour la santé mentale à l’Î.-P.-É.

Kali Ross : Kali Ross, étudiante à l’Université de l’Î.-P.-É., qui souffre elle-même de troubles anxieux, donne de son temps aux associations pour la santé mentale Jack.org et Jeunesse, j’écoute.

Jessica Cody : Jessica Cody, qui vit depuis 17 ans avec un trouble de l'anxiété généralisée, ne s'est jamais sentie autant «effrayée».

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  • Date de création 11 avril, 2020
  • Dernière mise à jour 11 avril, 2020
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