Collisions, électrocutions, empoisonnements : l’Homme mène la vie dure aux pygargues à tête blanche

Un article coécrit par un chercheur de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard montre que les pygargues à tête blanche souffrent des activités humaines dans les provinces Maritimes. Pendant presque trois décennies, les scientifiques ont analysé des centaines de cadavres d’oiseaux pour parvenir à leurs conclusions.

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Laurent Rigaux

Initiative de journalisme local – APF – Atlantique

De 1991 à 2016, des scientifiques ont analysé 420 carcasses de pygargues à tête blanche retrouvées dans les Maritimes, dont 89 à l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.). Membres du Réseau canadien pour la santé de la faune, une initiative pancanadienne qui rassemble des chercheurs spécialisés dans la santé des animaux sauvages, ils se sont intéressés aux causes de mortalité de ces rapaces. Les résultats de leur étude ont été publiés dans le dernier volume de la revue Canadian Wildlife Biology and Management, paru fin 2020.

«Le but n’était pas uniquement d’étudier les causes liées à l’Homme, mais aussi de s’intéresser à l’histoire naturelle de l’espèce», précise Pierre-Yves Daoust, l’un des coauteurs. Mais pour le professeur au collège vétérinaire de l’Atlantique à l’Université de l’Î.-P.-É. (UPEI) à Charlottetown, les causes liées à l’activité humaine «dominent» les diagnostics effectués.

Collisions avec des véhicules

En effet, la présence humaine est responsable de près ou de loin de la mort de ces oiseaux dans plus de 60 % des cas pour lesquels l’origine du décès a été déterminée. Et parmi les situations où il n’a pas été possible d’identifier la cause du décès, Pierre-Yves Daoust n’a pas de doute que pour un certain nombre, l’Homme y a joué un rôle.

Les collisions tout d’abord : près de la moitié des pygargues examinés étaient morts suite à un traumatisme, et parmi ceux-là, un sur trois aurait été frappé par des véhicules. «Ce sont des charognards», rappelle Pierre-Yves Daoust. Il est donc fréquent qu’ils se nourrissent d’animaux morts au bord des routes. Ce sont cependant de grands oiseaux visibles. La vitesse excessive pourrait expliquer ces accidents. Toujours parmi les oiseaux victimes de traumatismes, une vingtaine ont été tirés. Le chercheur de UPEI ne croit pas à des erreurs ou des accidents, vu la taille des pygargues.

L’électrocution, ensuite : plus d’un pygargue sur 10 est mort électrocuté (47 des 420 oiseaux examinés sont concernés). «Ce sont de grands oiseaux, ils ont donc plus de chance de toucher deux fils avec leurs ailes que les plus petits», explique Pierre-Yves Daoust. Mais ce n’est peut-être pas la seule raison, selon l’article scientifique. Parmi les pygargues victimes de traumatisme (électrocution ou choc notamment), il y avait plus de jeunes, immatures. Une femelle retrouvée morte à la suite d’une électrocution avait également un fort taux de plomb dans le corps, ce qui peut avoir provoqué des problèmes de coordination chez elle.

Le plomb et les pesticides montrés du doigt

Le plomb, utilisé dans certaines munitions de chasse, se répand dans le corps des animaux, et, en bout de chaîne, dans celui des pygargues qui se nourrissent des carcasses. Neuf pour cent des animaux étudiés ont ainsi été empoisonnés. Le plomb n’est pas seul responsable, les pesticides sont aussi montrés du doigt dans l’étude et plus précisément les substances «organophosphorées» (agents neurotoxiques).

Il s’agit par exemple du chlorpyrifos, un insecticide dont une tonne a été vendue à l’Î.-P.- É. en 2016, la dernière où les données sont disponibles dans la province. Il s’agit aussi du glyphosate, l’insecticide le plus utilisé au monde, dont 50 tonnes ont été vendues dans la province la même année. Ces pesticides ont été retrouvés dans 18 % des cas d’empoisonnement, soit 2 % du total des décès de pygargues.

Vingt pour cent des pygargues sont morts de cause naturelle, soit de maladie, de combat avec d’autres membres de l’espèce, de faim ou de chute près du nid. Quatre oiseaux ont été retrouvés dans l’eau ou sur le rivage, ce qui montre, explique le scientifique, qu’ils peuvent parfois se noyer en pêchant. «Cette étude ne nous renseigne pas uniquement sur l’impact de l’Homme, mais aussi sur leur comportement dans la nature», ajoute-t-il.

Pour autant, le chercheur précise que «l’espèce se porte bien», notamment à l’Î.-P.- É.. La province n’a pas de chiffres concernant le comptage de ces animaux. «Nous ne faisons pas d’étude active sur les pygargues à tête blanche puisque la population est à un niveau sain», observe le ministère de l’Environnement.

Pierre-Yves Daoust tient à rappeler l’importance des charognards dans l’écosystème, «qui nettoient les carcasses» et régulent la population de sauvagine. «On a mis des centaines de milliers d’années à atteindre un équilibre», rappelle-t-il. Les pygargues y jouent un rôle.

Encadré :

Aigle ou pygargue?

Appelé parfois à tort aigle à tête blanche, le pygargue n’est en réalité pas du même genre. Les pygargues appartiennent au genre Haliaeetus, alors que l’aigle est du genre Aquila. Les pygargues se nourrissent essentiellement de poisson et contrairement aux aigles, ils préfèrent les zones côtières, les lacs ou les rivières à la montagne.

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PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

1-  Pierre-Yves Daoust, chercheur au collège vétérinaire de l’Atlantique à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard (Courtoisie)

2 - Un pygargue à tête blanche (Archives La Voix acadienne)

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  • Date de création 12 février, 2021
  • Dernière mise à jour 14 février, 2021
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