Charlottetown, étranglée par la crise du logement

Charlottetown, la capitale de l’Île-du-Prince-Édouard (Î-P-É), est frappée de plein fouet par la pénurie de logements. Une statistique résume à elle seule la crise : le taux de vacance locative y est de 0,2%.  Avec la flambée des prix, construire plus de logements abordables est devenu un enjeu crucial. 

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Marine Ernoult — Initiative de journalisme local – APF – Atlantique

 « On est tombé amoureux d’une ville où il n’y avait pas de logements pour nous », confie Kwaku Asante-Darko, arrivé à Charlottetown le 25 août avec sa femme et ses enfants. Avec un budget mensuel de 1 400 dollars, le couple de nouveaux arrivants pensait trouver un logement immédiatement. Il a dû attendre plus d’un mois et dépenser 6 000 dollars en hébergement provisoire. «Certains propriétaires nous refusaient car nous avions des enfants», regrette Kwaku, qui a songé à repartir. Finalement, la famille a emménagé à Stratford, en banlieue de la capitale.

Raeanne Buckland, elle, n’a même pas essayé de dénicher un logement abordable dans le centre de Charlottetown. Chassée de chez elle par une invasion de coquerelles, l’étudiante à l'Université de l'Î-P-É s’est réfugiée chez son ami: «Si je n’avais pas eu mon chum, j’aurais pas su quoi faire !»

«Une parfaite tempête»

Une rapide recherche sur Kijiji suffit à s’en convaincre : dans la capitale de l’Île-du-Prince-Édouard, il n’y a presque rien à louer, sauf quelques chambres. Des milliers de logements manquent pour satisfaire les besoins de toute la province. Les statistiques révèlent que depuis quatre ans, la population augmente de plus de 3 000 personnes chaque année, contre seulement une centaine auparavant.  Parmi elles, plus de 2 000 immigrants.

Ces arrivées massives se sont conjuguées à un déficit de construction. Les ingrédients d’une «parfaite tempête», résume Greg Rivard.  L’élu de Charlottetown, en charge de l’urbanisme et du patrimoine, reconnaît un certain «manque de prévision». Sur le marché locatif, le taux d’inoccupation frôle désormais le zéro.  Conséquence, Charlottetown se paie au prix fort. Dans la capitale, la part du revenu consacrée au loyer et au service public a atteint 66 % en 2019 pour les foyers les plus modestes (données de l’Indice du logement locatif canadien), réduisant d’autant le budget consacré aux autres dépenses.

«Parfaite tempête». Ces mots se retrouvent dans la bouche de Joel Ives, agent immobilier chez Century 21. Le secteur de la vente n’est pas épargné par la crise. Les prix augmentent (+38,5% entre 2016 et 2019) et excluent les jeunes ménages de l’accès à la propriété. Joel Ives le sait, il n’a presque rien d’abordable en stock. Un rapide coup d’oeil à son ordinateur confirme ses dires : dans la fourchette de 150 à 250 000 dollars, seules 29 maisons sont à vendre à Charlottetown.

Un plan pour les plus modestes

Marie Fleurial-Acéac en fait les frais. L’éducatrice en petite-enfance est écrasée par le coût de la maison qu’elle vient d’acquérir : «On est à court d’argent, c’est devenu une jungle ! Dans cinq ou dix ans, mes enfants ne pourront plus acheter.»

Pour résorber la crise et casser l’envolée des prix, une seule solution est avancée par tous les interlocuteurs : construire. La province a élaboré un plan d’action.  Une «première» depuis les années 1960 à en croire Sonya Cobb, directrice du service du logement du gouvernement provincial. Les autorités concentrent leurs efforts sur les foyers les plus modestes.

La province accorde une aide financière à ceux qui ne peuvent plus faire face à des loyers exorbitants. Elle offre des conditions de crédit avantageuses aux promoteurs privés qui s’engagent à construire puis louer des logements abordables. 136 habitations de ce type sont actuellement en chantier à Charlottetown.  Mais il va falloir être patient pour que la situation se stabilise. Les travaux durent jusqu’à 30 mois.

Manque de main-d’oeuvre 

Jason Alward, membre du groupe PEI Fight for Affordable Housing, regrette cette stratégie : «Nous n’avons pas la même définition d’abordable».  Il milite pour la construction de logements publics, le seul moyen selon lui d’avoir «des habitations bon marché sur le long terme». Dans les bureaux de la province, Sonia Cobb préfère au contraire ne pas «influencer le marché».

Pour Sam Sanderson, gérant à l’Association de la construction de l’Île-du-Prince-Édouard, le vrai problème est ailleurs : «Il nous manque 600 ouvriers, soit 10% de notre effectif, pour répondre à la demande actuelle».

À la mairie, Greg Rivard se félicite du nombre record de permis de construire alloués ces derniers mois. Mais il prévient : «Si la croissance démographique se maintient au rythme actuel, nous n’arriverons pas à répondre à la demande de logement».

En attendant, les loyers continuent de grimper. Il n’est pas rare de voir des deux pièces atteindre les 1 500 dollars mensuels, avec des baux s’arrêtant en été pour laisser la place aux touristes. Car l’autre enjeu, c’est le développement des locations saisonnières à court terme sur des plateformes comme Airbnb.

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Photos disponibles : communiquez avec ijl@apf.ca

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  • Date de création 5 décembre, 2019
  • Dernière mise à jour 9 décembre, 2019
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