«C’est dur de ne pas pouvoir se projeter»

Emily, Marissa, Juliet : elles ont 18 ou 19 ans l’année de la COVID-19. Alors que la pandémie a fait voler en éclats leurs projets et brouillé leur horizon, elles tentent de vivre au mieux cette crise inédite. Témoignages.

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Marine Ernoult

Initiative de journalisme local – APF – Atlantique

À Summerside, Emily Arsenault a commencé sa vie d’adulte un peu trop tôt. «Je sens que j’ai perdu ma dernière année à être enfant, je n’ai pas eu le plaisir de faire n’importe quoi avant de me concentrer sur l’université», lâche la jeune Acadienne qui a fêté ses 18 ans en octobre dernier. Un sentiment partagé par Marissa Gallant. Elle aussi a eu 18 ans en 2020. «J’ai vieilli plus vite en quelques mois, j’ai dû apprendre à être plus indépendante, à me débrouiller par moi-même», confie la résidante d’Abram-Village qui vit avec son père. La COVID semble les avoir privées de l’insouciance et de la légèreté propres à leur âge.

La pandémie a éclaté alors que les deux adolescentes étaient en 12e année. «Au début, j’avais peur, j’étais bouleversée, triste», témoigne Marissa. «Tout à coup, on ne pouvait plus aller à l’école, c’était en ligne sans savoir combien de temps ça allait durer, et ils n’arrêtaient pas de repousser la date de retour en classe», poursuit Emily, qui s’est trouvé deux emplois étudiants pour «se changer les idées». Son inquiétude grandissait à mesure que la fin de l’année scolaire approchait.

Les cours en ligne, «c’est décourageant»

Emily évoque sa crainte d’être privée d’une cérémonie de remise des diplômes, son angoisse de ne pas avoir de bal et de voyage de finissants. «Toutes ces choses si importantes auxquelles j’avais droit, la COVID-19 me les a enlevées», s’énerve-t-elle. La «graduation» a été un moment particulièrement éprouvant. «Je voulais inviter toute ma grande famille mais seulement quatre personnes étaient autorisées, ça m’a fait tellement de peine de devoir choisir», raconte-t-elle, avant de glisser : «Mon père, qui habite en Nouvelle-Écosse, n’a même pas pu y assister.»

En septembre, Marissa et Emily se sont lancées dans les études postsecondaires. Une entrée à l’université qui a sonné comme un faux départ. Elles devaient déménager au Nouveau-Brunswick, vivre en résidence étudiante avec d’autres jeunes de leur âge. Elles se retrouvent plutôt chez leurs parents, devant leur ordinateur, à suivre des cours exclusivement en ligne. «C’est difficile, je me sens vraiment seule, je manque de motivation car je n’ai pas l’impression de faire partie de l’université», partage Emily, inscrite en criminologie et langues étrangères à l’Université de Moncton. «En ligne, c’est parfois décourageant. Il faut travailler plus fort. Il n’y a pas de professeur pour m’aider, c’est dur de m’organiser», ajoute Marissa, inscrite en art et en psychologie à l'Université Mount Allison, à Sackville.

Attentes déçues 

Les deux étudiantes ont de nombreuses attentes déçues. Elles ont dû faire une croix sur les soirées d’intégration, les rencontres : autant de promesses étudiantes brisées. «On n’a pas une vraie expérience de la vie étudiante», regrette Marissa. «La vie sur le campus me manque. Je ne rencontre personne, je ne me fais pas d’amis. Ça me semble irréel», abonde Emily, restée en contact avec une amie finissante de l’École-sur-Mer de Summerside. «On se parle presque tous les jours, on sait qu’on est là l’une pour l’autre, on se soutient», apprécie-t-elle. Les deux jeunes femmes s’accrochent à l’espoir de pouvoir reprendre les cours en personne l’automne prochain.

Juliet Downey, elle, a suivi le chemin inverse. À la faveur de la crise, la Prince-Édouardienne de 19 ans a interrompu sa première année d’études en sciences à l’Université McGill de Montréal. En mars, en vacances à l’Île chez sa mère, elle décide de ne plus repartir, à peine huit mois après son envol du cocon familial. «J’ai un système immunitaire fragile, je ne voulais pas risquer ma santé à Montréal. Ici, c’est bien plus sécuritaire», explique-t-elle. Surtout, la COVID-19 l’a forcée à repenser son parcours scolaire, «à changer de voie pour explorer ses rêves artistiques». «J’ai une meilleure clarté sur ce que je veux faire», assure-t-elle.

«C’est correct de prendre une pause»

Juliet le reconnaît volontiers, les premiers mois n’ont pas été évidents. «J’étais angoissée, un peu fataliste aussi, je me disais que ma vie était terminée, se souvient-elle. Et puis, au fil du temps, j’ai réalisé qu’il y avait trop de pression pour retourner, que c’était correct de prendre une pause». En août, elle finit par dénicher un travail au café Receiver à Cornwall. Depuis, elle apprend à vivre le moment présent. «C’est dur de ne pas pouvoir se projeter, planifier un voyage. C’est l’inconnu et l’incertitude en permanence», peste Juliet qui garde en mémoire le deuxième confinement mi-décembre. «Une nouvelle fois, ça m’a rappelé qu’il était toujours impossible de faire des plans.»

Quand toutes ces jeunes femmes songent à leur avenir en 2021, elles essaient d’être le plus positives possible. «La COVID-19 ne va pas disparaître du jour au lendemain. J’espère juste que ça va diminuer et qu’on va retourner le plus possible à une vie normale», dit Marissa. «J’espère qu’on va retrouver un contrôle sur nos vies», complète Juliet qui se sent davantage armée pour cette nouvelle année. «On a survécu à 2020, on va bien y arriver en 2021», plaisante Emily. La passionnée de voyages n’a jamais arrêté de rêver et ne cesse de regarder des photos de pays à l’autre bout du monde. «Ça me fait du bien, je me dis qu’un jour j’irai là-bas.» De son côté, Juliet réfléchit déjà à quel collège ou université elle aimerait intégrer après la pandémie, au Canada ou ailleurs.

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PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

Marissa Gallant: «On n’a pas une vraie expérience de la vie étudiante», regrette Marissa Gallant qui vient de commencer ses études postsecondaires. (photo courtoisie)

Juliet Downey: «C’est dur de ne pas pouvoir se projeter, planifier rien qu’un voyage, c’est l’inconnu et l’incertitude en permanence», peste Juliet Downey. (photo Marine Ernoult)

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  • Date de création 11 janvier, 2021
  • Dernière mise à jour 11 janvier, 2021
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