Boucler la fin de mois et pouvoir manger à sa faim

L’insécurité alimentaire n’épargne pas les francophones en milieu minoritaire. Fragilisé par des revenus insuffisants, un certain nombre vit dans une grande précarité et n’a pas assez à manger. Carole C. Tranchant, professeure de nutrition à l’Université de Moncton, apporte un éclairage sur ce phénomène.

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Marine Ernoult

Initiative de journalisme local - APF - Atlantique

Carole C. Tranchant, professeure de nutrition à l’Université de Moncton, s’intéresse à l’insécurité alimentaire chez les francophones en milieu minoritaire. Co-auteure d’une étude sur le sujet dans les Maritimes, elle analyse cet enjeu de santé publique.

Les francophones en milieu minoritaire souffrent-ils davantage d’insécurité alimentaire?

Il n’y a pas de lien automatique entre francophones vivant en milieu minoritaire et plus grande prévalence de l’insécurité alimentaire. Les déterminants principaux de l’insécurité alimentaire restent la pauvreté et l’isolement. Seul le lien entre minorité linguistique et sentiment d’être en mauvaise santé est avéré. Car les francophones n’ont pas suffisamment accès à des services en santé dans leur langue et ont l’impression de ne pas être assez aidés.

Est-ce important pour les francophones qui sollicitent l’aide des banques alimentaires d’être servis en français ? 

Ils apprécient si un bénévole parle français, mais la langue de service n’est pas un véritable enjeu. Ils n’y accordent aucune importance pratique. Ils sont tellement reconnaissants d’être aidés qu’ils n’oseront jamais se plaindre. Leur priorité, c’est de boucler leur fin de mois et de pouvoir manger à leur faim. C’est paradoxal, car les Acadiens militent pour avoir des services en français dans d’autres domaines, la santé par exemple. Mais dès qu’il s’agit d’insécurité alimentaire, ils sont comme réduits au silence. Au final, c’est plus le type de produit proposé qui compte pour eux. Ils sont à la recherche d’aliments typiques de la gastronomie acadienne.

L’insécurité alimentaire est-elle plus marquée en zone rurale ?

On ne peut pas généraliser. Seule certitude, pour les francophones qui habitent en zone rurale, l’accès à la nourriture est plus difficile car les magasins et banques alimentaires sont souvent éloignés de leur logement. Ils vivent dans ce qu’on appelle un désert alimentaire. Si, en plus, ils n’ont pas de voiture pour aller faire leurs courses, ils sont obligés de payer un taxi en l’absence de transport en commun. Des dépenses supplémentaires qui se font au détriment de leur alimentation. C’est un cercle vicieux.

À l’inverse, le côté positif de la campagne, ce sont les stratégies d’auto-suffisance que les gens développent. En été, ils cultivent leur jardin, récoltent des fruits et légumes et font leurs réserves pour l’hiver. Chez les personnes âgées, ces stratégies sont très fragiles et peuvent s’effondrer si l’un des conjoints tombe malade ou décède. C’est alors le gros point d’interrogation : qu’est-ce qu’on va devenir ? Dans ces cas-là, le risque d’insécurité alimentaire est élevé.

Quelle que soit la situation, les organismes de charité représentent vraiment le dernier recours. Les gens ont une très grande dignité et se refusent à quémander. Ils préfèrent demander de l’aide à leur famille ou à leurs amis. Quand ils osent franchir les portes d’une banque alimentaire, ils prennent la plupart du temps un petit panier alors qu’ils auraient besoin du double.

Que préconisez-vous pour améliorer la situation?

Avec des collègues chercheurs, nous avons recommandé l’élaboration de stratégies provinciales sur cet enjeu pour coordonner et harmoniser les actions et bonnes pratiques des organismes communautaires. L’insécurité alimentaire deviendrait ainsi une priorité pour les gouvernements.

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  • Date de création 5 février, 2020
  • Dernière mise à jour 5 février, 2020
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