Alerte COVID: un outil qui fait débat 

Lancée le 31 juillet dernier par le gouvernement fédéral, l’application Alerte COVID devrait arriver à l’Île-du-Prince-Édouard d’ici la fin septembre. Destiné à faciliter la recherche de contacts des malades, ce dispositif suscite des interrogations quant à son efficacité.

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Marine Ernoult

Initiative de journalisme local – APF – Atlantique

Après des semaines d’intenses débats et de développement au pas de charge, le gouvernement fédéral a lancé Alerte COVID le 31 juillet. Destinée à freiner la propagation du virus grâce à l’identification des contacts de personnes malades, l’application ne peut être utilisée pour le moment qu’en Ontario. À l’Île-du-Prince-Édouard, elle devrait être disponible «d’ici la fin septembre», selon Heather Morrison. «On va voir comment ça se passe en Ontario pour prendre notre décision finale», a expliqué la médecin hygiéniste en chef, le 4 août, lors de sa conférence de presse hebdomadaire.

L’installation d’Alerte COVID*, développée par les entreprises Shopify et Blackberry, en collaboration avec les commissaires à la protection de la vie privée du Canada et de l’Ontario, est volontaire. Justin Trudeau «encourage» les Canadiens à la télécharger. «Les spécialistes de la santé disent que si assez de gens l’utilisent, ça pourrait aider à prévenir de futures éclosions de COVID-19 au pays», souligne le premier ministre. Une pression sociale «forte», qui inquiète Stéphane Roche, professeur au Département des sciences géomatiques de l’Université Laval : «On nous dit, ‘ne vous inquiétez pas c’est volontaire’, mais il y a un risque d’être pointé du doigt si on ne s’en sert pas.»

Dispositif protecteur

Concrètement, une personne, diagnostiquée positive à la COVID-19, doit l’indiquer directement dans l’application, avec un code qui lui est fourni pour cela. Une alerte s’affiche sur les téléphones de celles et ceux que le malade a côtoyés pendant au moins quinze minutes et à moins deux mètres de distance, sur une période pouvant aller jusqu’à deux semaines avant le diagnostic.

Alerte COVID informe alors ces personnes sur les mesures à prendre. En revanche, l’identité de l’individu malade n’est pas fournie. Le repérage de proximité se fait grâce à la technologie Bluetooth, qui doit être activée sur le téléphone. Les informations échangées sont codées et supprimées après quinze jours.

Avant même le lancement d’Alerte COVID, des chercheurs mettaient en garde à propos d’un futur outil qu’ils jugeaient porteur de risques quant au respect de la vie privée et des libertés individuelles. «Les critiques ont été prises en compte, le logiciel choisi semble protecteur des données personnelles, le consentement de la personne est respecté», apprécie Céline Castets-Renard, professeure à la Faculté de droit civil et titulaire de la Chaire sur l’intelligence artificielle responsable dans un contexte global de l’Université d’Ottawa.

Fracture numérique

Le logiciel n’utilise pas la géolocalisation. Aucune information n’est stockée ou envoyée aux autorités, ni le nom, ni l’adresse de l’utilisateur, ni l’endroit ou le moment où il s’est trouvé près d’une personne en particulier, ni s’il est actuellement près d’un individu infecté. Le code source a été publié pour rassurer les plus sceptiques. Et le consentement se fait à plusieurs niveaux : l’activation du Bluetooth, l’installation de l’application et l’inscription du résultat positif. À l’Île, Heather Morrison se montre prudente : «Nous voulons nous assurer que la confidentialité et la vie privée des insulaires sont protégées».

Les critiques visent désormais l'efficacité d’Alerte COVID. Son utilité dépend en effet du nombre d’utilisateurs qui l’adoptent. Selon une étude de l’Université d’Oxford, 60 % de Canadiens équipés serait une proportion efficace pour contrôler la propagation de la maladie. «Mais, aujourd’hui, il n’y a pas de forte adhésion sociale à de tels outils numériques, observe Céline Castets-Renard. Et, surtout, une large part de la population ne peut pas y accéder même si elle le voulait.»

Car l’autre obstacle, c’est la fracture numérique. Alerte COVID est uniquement disponible sur les plateformes Android et Apple, fonctionne uniquement sur des téléphones de moins de cinq ans, avec un système d’exploitation mis à jour. Les personnes âgées, les populations défavorisées, qui sont les plus à risque face au coronavirus, n’ont pas de téléphone intelligent dernier cri, et pourraient ne pas être en mesure de télécharger l’application. «Même imparfaite, Alerte COVID peut être utile», plaide Theresa Tam, administratrice en chef de la santé publique du Canada.

Outil supplémentaire

L’efficacité est aussi dépendante de la performance du Bluetooth. «C’est une onde, ça n’est pas un outil assez sensible pour mesurer correctement l’éloignement séparant deux individus», considère Stéphane Roche. La technologie ne permet pas non plus de tenir compte du contexte. «Les individus peuvent porter des masques, il y peut y avoir une vitre, un mur, une porte entre eux», énumère Céline Castets-Renard.

Le risque de faux positifs (des personnes alertées à tort) est réel, celui de faux négatifs également. Car il faut que les gens jouent le jeu, qu’ils informent qu’ils sont malades. «Ça repose sur des données déclaratives dont la fiabilité est relative», résume la professeure.

À elle seule, Alerte COVID, n’arrêtera pas la pandémie. C’est une partie de la solution, un outil supplémentaire pour gagner du temps dans la découverte de nouveaux cas. «Une couche de protection de plus contre le virus qui ne remplacera pas l’éloignement physique, l’hygiène des mains, le port du masque, la politique de tests et d’isolement, la recherche des contacts que nous effectuons à l’apparition de chaque cas», insiste Heather Morrison.

«Faux sentiment de sécurité»

Un avis partagé par Céline Castets-Renard. Elle veut à tout prix éviter que l’application crée un «faux sentiment de sécurité». «Il faut clairement dire aux gens que ce n’est pas un moyen de se protéger directement. C’est un dispositif parmi d’autres pour éviter à nouveau un confinement généralisé», souligne-t-elle.

Stéphane Roche craint, lui, l’irréversibilité de l’usage d’Alerte COVID. Il a peur que le système soit détourné, que certains services ou lieux soient réservés aux utilisateurs de l’application. En attendant, l’épreuve de feu attend Alerte COVID : celle de son adoption - ou non - par les Canadiens. Selon le gouvernement fédéral, en date du 3 août, 1,1 million de personnes l’avaient téléchargée.

*L’application est disponible sur le Play Store de Google et l’App Store d’Apple.

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PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

Stéphane Roche: Stéphane Roche, professeur de géomatique à l’Université Laval s'inquiète de la pression sociale pour installer Alerte COVID : «Il y a un risque d’être pointé du doigt si on ne s’en sert pas». Courtoisie

Céline Castets-Renard:  Céline Castets-Renard, professeure à la Faculté de droit civil de l’Université d’Ottawa, estime que Alerte COVID est protecteur de la vie privée et des données personnelles de ses utilisateurs. Courtoisie

Alerte COVID : L'application Alerte COVID ne peut être installée sur un iPhone XR qui date pourtant de fin 2018. Le système d'exploitation doit être mis à jour. Marine Ernoult

Bas de photo : (crédit Marine Ernoult)

Alerte COVID pas disponible: L'application Alerte COVID n'est pas encore disponible à l'Î.-P.-É. D'après Heather Morrison, elle devrait l'être avant la fin septembre.

Vie privée protégée: Alerte COVID n’utilise pas la géolocalisation. Aucune information n’est stockée ou envoyée aux autorités, ni le nom, ni l’adresse de l’utilisateur.

Identifiant aléatoire: Les informations échangées via l'application sont codées et supprimées après quinze jours.

 

  • Nombre de fichiers 7
  • Date de création 7 août, 2020
  • Dernière mise à jour 7 août, 2020
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