Alcool et confinement : «bannir l'accès n'est pas une sage décision»

À l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.), cinq magasins d’alcool ont rouvert après la fermeture généralisée décidée au début de la pandémie de COVID-19. Jacob Amnon Suissa, professeur à l'École de travail social de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), explique les conséquences potentielles de la crise sanitaire sur notre consommation d’alcool.

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Propos recueillis par Marine Ernoult

Initiative de journalisme local - APF – Atlantique

Le 18 mars dernier, Heather Morrison annonce la fermeture des 25 magasins d’alcool de la province. Pour la médecin-hygiéniste en chef de l’Î.-P.-É., ces magasins «ne sont pas des services essentiels». Immédiatement, c’est la ruée, des files d’attente se prolongent jusque dans les rues. Le lendemain, elle s’excuse : «Certaines personnes ont besoin de ces produits, on va trouver une solution pour vendre de l’alcool autrement». Aujourd’hui, cinq magasins ont rouvert avec des horaires réduits. Jacob Amnon Suissa, professeur à l’UQAM et psychothérapeute, nous explique les risques liés à la fermeture des succursales d'Alcool Î.-P.-É. et analyse la dépendance à l’alcool en pleine crise sanitaire.

Les autorités de l’Î.-P.-É. ont décidé de rouvrir cinq magasins d’alcool, que pensez-vous de cette décision ?
Si l’on pèse les avantages et les inconvénients, il est préférable de garder les magasins ouverts. Dans le contexte anxiogène actuel, bannir l’accès n’est pas une sage décision. Il faut se soucier des personnes dépendantes. Lorsqu’elles sont privées d’alcool, cela peut avoir de graves conséquences sur leur santé mentale. Les risques de suicide peuvent augmenter. Attention, je ne dis pas que toute personne qui souffre de dépendance va forcément perdre le contrôle, mais une infime minorité est susceptible de déraper. Paradoxalement, fermer les magasins d’alcool est donc beaucoup plus dommageable en matière de santé publique.

De toute façon, l’histoire l’a montré, si les autorités interdisent la vente, les gens trouvent toujours un moyen de s’en procurer, même illégalement. Il suffit de penser à la période de la prohibition qui a contribué à créer le crime organisé. Apprenons des erreurs du passé.

L’isolement social favorise-t-il les risques de rechute des personnes alcooliques ?
Pour elles, c’est une période extrêmement difficile à traverser, l’accompagnement personnalisé ne pouvant plus se faire en face à face. Mais les groupes d’entraide en ligne, les réunions virtuelles organisées par les Alcooliques Anonymes leur permettent de parler avec des gens qui partagent la même expérience, d’exorciser leurs peurs. C’est une bonne chose. Et de nombreuses personnes dépendantes continuent d’essayer de réduire leur consommation grâce à des programmes de soutien. Le plus dur, c’est pour les personnes seules et isolées, sans réseau. Livrées à elles-mêmes, elles sont moins dans la modération et leurs chances d’arrêter sont plus faibles. La solitude tue.

Est-ce que la crise sanitaire que nous traversons peut créer des dépendances à l’alcool ?
Dans un contexte de fort stress, chacun compose comme il peut avec la situation, en fonction de sa trajectoire personnelle, des images positives qu’il a collectées au cours de sa vie. Chacun cherche à vivre de manière satisfaisante en dépit des circonstances traumatisantes. L’homme utilise depuis toujours les substances psychoactives, dont l’alcool, pour traverser les périodes difficiles. Ces substances jouent le rôle d’anxiolytique.

Les apéros à distance ne représentent pas un risque de développer une dépendance, car ils répondent à un besoin de convivialité, d’échange. Mais si quelqu’un d’anxieux commence à boire pour geler ses émotions négatives, ça risque d’ouvrir la fenêtre de la dépendance. Les personnes dépendantes gardent en effet leur équilibre en anesthésiant leurs angoisses, leurs souffrances avec l’alcool. En d’autres termes, la substance n’a rien à voir avec la dépendance, l’alcool n’a rien à voir avec l’alcoolisme. Ce qui compte, c’est la nature de la relation que l’on entretient avec la substance, ce que l’alcool nous apporte, à notre affectif, à notre équilibre psychologique.

Sur le long terme, craignez-vous une hausse de la consommation d’alcool ?
Pas nécessairement. Selon moi, le risque d’augmentation est ponctuel, le temps que la situation se résorbe. Après la crise, le retour à la normalité se fera graduellement et les gens auront moins tendance à s’anesthésier avec l’alcool, car ils retrouveront leurs habitudes, ressentiront à nouveau de l’affection quand ils seront face à face, se toucheront, s’embrasseront.

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PHOTOS: Jacob Amnon Suissa. Cr. courtoisie

Professeur Suissa : «Si quelqu’un d’anxieux commence à boire pour geler ses émotions négatives, ça risque d’ouvrir la fenêtre de la dépendance», explique Jacob Amnon Suissa, professeur à l'École de travail social de l’Université du Québec à Montréal. Courtoisie.

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  • Date de création 4 avril, 2020
  • Dernière mise à jour 4 avril, 2020
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