À l’Île-du-Prince-Édouard, la politique reprend doucement ses droits

L’état d’urgence décrété par le gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard lui permet de prendre des décisions sans rendre des comptes. Que ce soit le budget ou les restrictions de circulation, la balle est dans son camp, afin d’aider les Insulaires à traverser les turbulences de la COVID-19. Depuis quelques jours, l’opposition reprend la parole.

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Laurent Rigaux

Initiative de journalisme local - APF – Atlantique

Elle devait commencer début avril. La session printanière de l’Assemblée législative de l’Î.-P.-É. a été annulée en raison de la pandémie de COVID-19. L’état d’urgence décrété le 16 avril a permis au gouvernement de prendre des décisions rapidement, les mains libres.

Dans une interview exclusive avec l’Initiative de journalisme local par visioconférence, le premier ministre Dennis King explique qu’une cellule de crise a été mise sur pied, regroupant de hauts fonctionnaires, des membres du bureau de la médecin hygiéniste en chef, de l’opposition officielle et du troisième parti.

«Informés, oui, consultés, non», regrette Peter Bevan-Baker, chef du Parti vert et de l’opposition officielle. «C’est un organe gouvernemental étrange. Ce n’est pas là que les décisions se prennent, dit-il. Où? Je ne sais pas», nous a-t-il indiqué lors d'une interview téléphonique.

Dennis King se défend et assure que les décisions y sont discutées. Le chef par intérim des Libéraux, Sonny Gallant, évoque de son côté un «appel quotidien entre leaders, pour permettre aux partis d'opposition de faire valoir les préoccupations des électeurs.»

Alors que dans les autres provinces, les élus provinciaux se sont rencontrés au moins une fois depuis le début de la pandémie, à l’Île, rien. «Le premier ministre ne peut pas reculer la session législative pour toujours», souligne Don Desserud. Le professeur en sciences politiques à l’Université de l’Î.-P.-É. qualifie la situation de «territoire inconnu», une «zone de la loi constitutionnelle très vague» avec l’état d’urgence en vigueur. Seule certitude, les députés doivent se réunir au plus tard 12 mois après la dernière session. «Ce n’est pas sain que l’opposition soit silencieuse», s’inquiète le politologue.

«Le rôle d'un député va bien au-delà de la critique du gouvernement. Surtout en période de grande incertitude», nous a indiqué Sonny Gallant dans un courriel. «Cela aurait été inutile, voire dangereux, de s’opposer strictement, ajoute Peter Bevan-Baker. Mais nous avons eu l’opportunité de nous affirmer, nous avons travaillé dur dans les coulisses.» Depuis quelques jours, les Verts organisent des sessions de questions/réponses sur les réseaux sociaux, pour interpeller le gouvernement.

Dennis King se dit «impatient»  de siéger, mais tient à ce que cela se fasse en respectant l’éloignement physique. Il a annoncé, le 7 mai, qu’une session extraordinaire d’une journée serait certainement organisée le 22 mai. «Nous travaillons encore sur l’ordre du jour, confie-t-il. Nous y sommes presque.» Il s’agit notamment de voter des crédits budgétaires pour valider les multiples aides financières que le gouvernement a accordées aux Insulaires depuis la mi-mars. Peter Bevan-Baker réclame davantage. II veut discuter du droit du travail et des locataires qui pourraient se faire expulser dès la fin de la crise s'ils n'ont pas pu payer leur loyer. Il souhaite que le vérificateur général surveille les organisations qui ont reçu de l’argent public, comme le Potato Board.

Surtout, le leader de l’opposition officielle regrette qu’il faille attendre le 22 mai pour discuter. «Nous aurions pu nous réunir, avec un nombre de députés réduit. Cela fait des semaines qu’on le demande.», souligne-t-il. Une solution rejetée par Dennis King : «Je ne me vois pas dire à un député qu’il ne peut pas siéger, alors que c’est son privilège.» Le premier ministre explique que la solution de réunions virtuelles est étudiée.

L’absence de débat politique depuis deux mois pose d’autres questions en matière de libertés publiques. Le quotidien des Insulaires a été bouleversé sans discussion : le pont a été quasiment fermé, des ordres ont été donnés pour obliger certains à s’isoler, des commerces et des entreprises ont été priés de fermer leurs portes. Sur quel fondement? «C’est une question intéressante, je me suis moi-même posé la question :est-ce qu’ils ont le droit de faire ça?», observe Don Desserud.

Peter Bevan-Baker estime que les Canadiens en général et les Insulaires en particulier sont prêts à restreindre leurs libertés pour la cause : «Mais si ça devient plus que temporaire, nous devrons nous pencher là-dessus». Don Desserud est plus direct : «Si cela devait continuer après la fin mai, le gouvernement devrait clarifier la situation vis-vis de la Charte canadienne des droits et des libertés». Dennis King semble d’accord sur un point : «L'état d’urgence n’est pas conçu pour durer longtemps.»

L’avenir dira quel parti tirera le plus de bénéfice politique de la pandémie. Aux yeux du professeur en sciences politiques, «si l’Histoire se répète, les gens retiendront les mauvaises décisions et oublieront les bons choix». «Je ne m’en préoccupe pas», assure Dennis King. Pour Peter Bevan-Baker, la réussite de l’Île est due, en partie «à la chance», en partie «aux décisions de la médecin hygiéniste». Quant à savoir si le gouvernement en sortira plus populaire, il cingle : «c’est facile quand vous pouvez sortir toutes les aides que vous voulez sans en rendre compte.»

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PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

  1. Dennis King assure, lors d’une entrevue en visioconférence, que «les décisions sont discutées» au sein d’une cellule à laquelle sont invités les leaders des autres partis.
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  • Date de création 11 mai, 2020
  • Dernière mise à jour 12 mai, 2020
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